Conclusion générale

Le format d’une page de recherche, ainsi que les autres formats des publications en Sciences Humaines et Sociales étudiés dans cette thèse, est le médiateur d’un ensemble de relations articulées par des pratiques de lecture, d’écriture, d’édition et de fabrication. Par leur propension à la traduction, à la composition et à l’hybridation, les formats des publications en SHS régulent alors ces pratiques tout autant qu’ils donnent l’occasion d’une divergence dans les manières de faire, d’écrire et d’enquêter avec les matériaux rencontrés à l’occasion de multiples activités empiriques. Entre cadres opérés par une diversité d’acteurs normatifs, et produits de situations spécifiques, les formats provoquent un jeu de vacillement entre pratiques conventionnelles et expérimentales, stabilisation de modèles et leur déjouement, reconnaissance du familier et rencontre de l’inédit. La présente enquête a alors consisté, en l’observant ou en le provoquant, à reconstituer les effets de ce vacillement sur le rôle de la matérialité dans les pratiques de recherche.
Les dérivations qui structurent l’organisation de ce texte ont participé d’une double logique d’investigation portant, d’une part, sur l’échelle d’étude de l’enquête, et d’autre part, sur les diverses articulations travaillées par le vacillement des formats. Concernant l’échelle d’étude de la recherche, ce texte a d’abord porté sur les facteurs de stabilisation et de déstabilisation touchant les pratiques majoritaires de la publication – premier et deuxième chapitre – avant de porter progressivement sur des situations de plus en plus expérimentales conviant la matérialité au cœur de l’attention des collectifs de recherche et de leurs pratiques d’écriture, de lecture, d’édition et de fabrication – chapitres 3, 4 et 5. Une telle approche a permis d’effectuer un travail de mise en dialogue progressive entre, d’une part, les diverses conventions techniques, sociales et méthodologiques qui dialoguent avec les pratiques savantes relatives à la publication, et, d’autre part, la spécificité de situations de recherche et de collaboration plongeant ses participants dans une activité de publication expérimentale. Sur le plan des différentes articulations travaillées par le vacillement des formats, après un premier chapitre proposant un tour d’horizon de la « scène » d’investigation, le chapitre 2 a étudié les relations entre technologies éditoriales et pratiques d’écriture, le chapitre 3 s’est porté sur les relations entre pratiques d’écriture et pratiques d’enquête, et le chapitre 4 a interrogé la relation entre pratiques d’écriture, pratiques d’enquête, et formation de publics. Le dernier chapitre a porté sur les pratiques de design et la manière dont elles permettent de reconstituer cet écheveau à travers une démarche reposant notamment sur des pratiques de fabrication numérique.
Pour conduire ce travail de reconstitution, la recherche s’est nourrie d’activités semblant au premier abord hétérogènes, et s’inscrit en partie dans les mouvements universitaires se revendiquant d’une recherche en arts et design « fondée sur la pratique ». Cependant, une telle appellation ne serait pas satisfaisante dans le contexte de cette thèse si elle sous-entendait que l’écriture, la lecture ou l’édition ne sont pas des pratiques. En ce sens, les activités qui ont constitué cette recherche n’ont pas été organisées selon un rapport duel entre une « pratique » et sa « théorisation » mais plutôt mises en correspondance pour stabiliser ou déstabiliser la rencontre de l’écriture avec des matériaux récoltés ou fabriqués en cours de route – « documents », « données », « expériences de terrain », etc. La production discursive et conceptuelle de cette recherche a ainsi été envisagée non pas comme le commentaire ou la description de pratiques matérielles, mais comme l’une des productions résultant de l’assemblage de pratiques hétérogènes qui caractérise la recherche en design, ainsi que l’a proposé Johan Redström (Redström, 2017). Ces différentes pratiques ont par ailleurs été articulées via une série de dérivations aptes à faire circuler la recherche dans l’espace investigatif des effets du vacillement des formats de publication. Dans la continuité de cette démarche, cette conclusion met en œuvre un dernier geste de dérivation pour cette recherche doctorale, via la stabilisation discursive du concept de format vacillant.

Stabiliser la reconnaissance d’un format vacillant

Le format vacillant est la proposition conceptuelle qui est dérivée des expérimentations réalisées dans le cadre de cette thèse. Ce n’est ni une théorie générale, ni un modèle générique, mais une proposition située visant à équiper des pratiques de recherche à venir : elle est faite pour être dérivée à son tour à la rencontre d’autres situations. En tant que format, la proposition du format vacillant n’a pas trait à l’écart entre une norme et sa transgression, ou entre un standard et son prototype, mais plutôt à des modalités d’articulation entre un cadre et un produit, entre des conventions partagées et une situation spécifique. En tant que format vacillant, elle vise à décrire un genre de moment1 dans lequel cette articulation produit un « mouvement d’oscillation » ou de « variation d’intensité » (« Vacillement », 2012) dans les formes d’attention que les collectifs de recherche portent sur la matérialité de leurs pratiques.
Un format vacillant se reconnaît d’abord dans un contexte de déstabilisation des pratiques savantes : elles peuvent être multiples, comme je l’ai décrit dans le chapitre 1. Il résulte par ailleurs de processus de conversion et de traduction impliquant la rencontre de cadres construits via des modèles hétérogènes, ainsi que le chapitre 2 l’a étudié à travers l’histoire des formats de données éditoriales. Il est aussi le fruit de la stabilisation partielle et non exempte de tensions de démarches situées, comme le chapitre 3 l’a suivi à travers l’étude des formats socio-techniques d’écriture. Cette stabilisation partielle produit alors des mécanismes de reconnaissance déjouée qui construisent des publics sur un registre hétérogène et dissensuel, comme l’a montré le chapitre 4. Enfin, ce moment peut être provoqué par des opérations de dérivation multiples entre des formats-produits et des formats-cadres, tel que  je l’ai détaillé dans le chapitre 5.
Un format vacillant se reconnaît ensuite à ses effets sur les pratiques d’écriture, de lecture et d’édition. Ces derniers portent sur les horizons de pratique que produit la matérialité des environnements d’écriture, de lecture et d’édition sur les collectifs de recherche. Je propose de définir ces effets sur le registre de deux tensions dont le format vacillant intensifie la manifestation dans les pratique savantes.
La première tension intensifiée par le format vacillant relève de la relation entre la reconnaissance d’horizons de pratique communs et la rencontre de matériaux de recherche spécifiques dans les processus de publication. Le chapitre 2 a exploré comment la stabilisation de formats de données partagés avait pu sédimenter certaines manières d’envisager le document-publication depuis l’écriture de recherche, indépendamment des modalités d’attachement empirique que cette dernière pouvait convoquer. Les chapitres 3 et 4 ont mis en tension la notion de performativité avec celle de multimodalité, montrant de deux manières différentes comment la mise en œuvre performative d’un argument – dans la revue Vectors, et dans le geste initial de l’EME – pouvait être remise en jeu par des matériaux imprévus rencontrés au cours de l’enquête – via la plateforme Scalar, et le déroulement effectif de l’EME. Le chapitre 5, enfin, a décrit comment les éléments d’infrastructuration construits dans une situation de recherche donnée pouvaient devenir le matériau d’une expérimentation dans la situation suivante.
La deuxième tension intensifiée par le format vacillant réside dans la capacité des documents-publications à simultanément articuler et reconfigurer les collectifs qu’ils assemblent. Selon ce point de vue, on a vu dans le chapitre 2 la capacité des formats de données éditoriales à aligner un complexe enchevêtrement d’acteurs techniques et industriels pour construire un sujet d’écriture spécifique ; et pourtant, les procédés de conversion et de traduction qui constituent les processus éditoriaux génèrent toujours l’espace d’un trouble propre à la remise en question des rôles et du statut de la matérialité des textes, appelant à une poétique de la métamorphose documentaire. Le chapitre 3 nous a enseigné comment les aspects méthodologiques, épistémologiques et socio-techniques d’une recherche pouvaient s’aligner via des formats socio-techniques d’écriture ; mais il montre également que la stabilisation opérée par ces démarches est toujours partielle, et laisse place pour des recombinaisons méthodologiques, esthétiques et sociales. Enfin, l’étude de cas du projet EME a montré comment un format éditorial spécifique pouvait articuler un collectif d’écrivains selon une enquête collective commune tout en provoquant une variété de pratiques inattendues et de dynamiques de formation collective distribuées.
Ces deux tensions font d’un format vacillant le moment d’un trouble dans les modalités selon lesquelles le geste de publication assemble les collectifs de recherche, offrant l’occasion d’une mise en visibilité de relations stabilisées entre le pensable et le possible, et simultanément de sa perturbation. La proposition conceptuelle du format vacillant devrait en ce sens contribuer à reconnaître – sur un double plan épistémologique et éthique – l’importance des situations d’indécision dans lesquelles certains possibles se profilent à l’horizon des pratiques alors que d’autres surgissent d’une situation inattendue.

Cultiver une pratique vacillante de la recherche en design

Je veux conclure cette thèse en qualifiant ce qu’elle a pu faire vaciller dans les formats de la recherche en design. Le premier vacillement concerne la méthodologie de recherche et la relation entre pratiques d’enquête d’une part, et pratiques de conception et de fabrication d’autre part. Le second concerne la relation entre la présente thèse et la publication de la recherche en design. Le troisième concerne le rôle de la recherche en design vis-à-vis des collectifs de recherche en Sciences Humaines et Sociales.
Les genres de pratiques mobilisés dans le cadre de cette recherche proviennent d’une variété de disciplines universitaires et d’approches du design, et s’inscrivent dans le corpus d’expérimentations plus large des recherches universitaires qui se réclament du design. En ce sens, dans un contexte où les articulations entre pratiques de design et pratiques de recherche prennent une variété de formes et d’assemblages, je propose en ce sens de requalifier la trajectoire méthodologique explorée dans cette thèse comme l’exploration de différentes articulations entre pratiques de design et de développement – soit de fabrication – et pratiques d’enquête.
La première version de la relation entre fabrication et enquête expérimentée dans ma recherche relève d’une pratique de la fabrication dans l’enquête. Cette version a permis de produire les divers instruments d’interprétation et d’observation ponctuant chacun des quatre premiers chapitres de cette thèse. Dans ce contexte, la fabrication a été  mobilisée pour se familiariser avec un terrain et s’équiper pour des pratiques d’investigation (étude de cas, entretiens, observations, etc.). Cette pratique d’équipement personnel a donc trouvé une valeur instrumentale – par exemple, permettre de mieux analyser et classer des cas de publication expérimentale existants, ou de mieux analyser des entretiens, etc. – mais également à entrer en correspondance avec un terrain et des objets de recherche en mettant en œuvre une forme « dʼengagement observationnel » (Ingold, 2013/2017) sur un registre expérimental. Dans le cadre d’une démarche multimodale qui cherche à prendre langue avec les matériaux de son étude tout autant qu’elle veut les observer, la fabrication apparaît ici comme le moyen privilégié d’une compréhension plus intime des enjeux et des acteurs.
La deuxième version de ma « méthodologie » de recherche en design relèverait d’une approche de la fabrication pour l’enquête : elle s’exprime dans la production des équipements matériels qui se présentent conjointement à ce texte comme l’un des produits de la recherche – les logiciels Dicto et Ovide s’il ne fallait citer qu’eux. Elle a été constituée par la mise en relation d’une série de situations de conception via des opérations de dérivation successives consistant à reprendre, convertir, hybrider certaines caractéristiques depuis une situation vers une autre. Dans cette deuxième version, la part entre dimension instrumentale et expérimentale n’est pas tout à fait établie, dans la mesure où cette « méthodologie » a permis à la fois de faire des situations de fabrication un lieu de savoir pour les investigations de la recherche, et de faire œuvre d’infrastructuration matérielle en proposant de nouveaux équipements pour les collectifs de recherche.
La dernière version des pratiques de recherche en design mises en œuvre ici pourrait être décrite comme celle d’une fabrication comme enquête : elle a été explorée via l’élaboration matérielle et l’écriture conjointe de ce document-publication. Cette version relèverait au premier abord d’une perspective performative qui chercherait à aligner le dire – ou plutôt l’écrire – et le faire selon une logique de cohérence et d’effectuation conjointe et réciproque. Cependant, la fabrication de l’appareil de publication de cette recherche ne s’est pas déployée comme l’exécution linéaire d’une idée préexistante, ou la mise en forme d’un argument dont la dimension multimodale et distribuée de ce texte serait pour ainsi dire la démonstration. Cette démarche à vocation performative est une enquête dans la mesure où elle a été l’occasion de multiples révisions dans les écrits et dans les équipements qui la constituent, c’est-à-dire d’un dialogue et d’une croissance réciproque avec des matériaux constitués en cours de route et non préexistants à l’expérimentation.
Ainsi, la contribution méthodologique de cette recherche ne consiste pas à proposer le portrait d’une méthodologie généralisable ou d’effectuer une cartographie organisatrice, mais plutôt de faire le compte-rendu synthétique de l’exploration « fractale » (Abbott, 2006) que j’ai conduite vis-à-vis de quelques unes des versions possibles de ce que pourrait être une articulation entre fabrication et enquête dans la recherche en design. Pour chacune de ces versions, il me semble avoir retrouvé une oscillation entre les finalités diagnostiques et épistémologiques d’une telle démarche de recherche (Findeli, 2015), et cette thèse a exploré différentes manières possibles d’en négocier la dualité.
Cette recherche a été focalisée sur les enjeux de design des publications en SHS. Elle peut maintenant, à partir de cette conclusion, être dérivée pour contribuer aux pratiques de publication dans le champ de la recherche en design elle-même. Depuis les années 2010, le contexte français a en effet été marqué par un grand nombre d’initiatives éditoriales visant à instituer un espace de dialogue et de discussion pour la recherche en design, à travers des publications telles qu’Azimuts, Rosa B, Strabic ou encore Back Office. La question de la publication de la recherche en design a par ailleurs été un sujet de multiples réflexions portant leur intérêt sur la publication des thèses dans la « discipline » (Brulé & Masure, 2015), ou la variété de ses périodiques (Monjou, 2014). Elle s’accompagne aussi, depuis le début de la présente recherche, d’initiatives portant sur la documentation des processus de création à travers des formes de publication hybrides et multiples (« Formes d’écriture et processus de création », 2018) et expérimentant des pratiques de publication universitaire buissonnières aptes à traduire « une réponse délibérément ‹ indisciplinée › » aux conventions éditoriales de la publication scientifique (Dunyach, Masure, & Pandelakis, 2017). Dans le même temps, depuis le début de cette recherche, la recherche en design française s’est davantage institutionnalisée, à la fois via l’émergence de formations de troisième cycle dans les écoles d’Art et de design, et la création de nouvelles unités de recherche et de postes d’enseignants-chercheurs en design à l’Université. La recherche en design commence ainsi à stabiliser des circuits de légitimation propres permettant de constituer des formats d’écriture et les formes d’authenticité qui les accompagnent.
Dans ce contexte, dans le sens où cette thèse a rapporté le geste de la publication à la constitution de publics et autres collectifs hétérogènes, sa contribution à la publication de la recherche en design est une invitation à interroger les collectifs qu’elle entend constituer au-delà des milieux pédagogiques et universitaires associés aux écoles et aux institutions de la « discipline » émergente. À l’intersection entre design éditorial, design numérique et design participatif, il serait par exemple possible de soutenir une approche de la publication en design comme indissociable d’activités de problématisation collective avec les parties prenantes des recherches via de nouvelles formes de correspondances. Cela impliquerait nécessairement de faire vaciller les frontières entre designers, collectifs universitaires et « enquêtés », mais également d’interroger la position de la recherche en design à l’intérieur du système de la communication scientifique et des institutions universitaires en général. En ce sens, une pratique de la publication intéressée à la formation de publics me semble également inviter la recherche en design à multiplier les versions de sa pratique pour contribuer à travailler l’ouverture des pratiques universitaires et de leurs publications, non pas selon la perspective d’établir de nouvelles normes pour les pratiques d’écriture, de lecture et d’édition, mais plutôt comme le moyen de garder vivace le vacillement entre stabilisation et déstabilisation qui permet à la matérialité de contribuer sur un registre inventif et imprévisible à l’élaboration des savoirs.
Cette thèse est enfin l’occasion de contribuer à l’exploration collective de ce que l’on peut attendre de l’inclusion de chercheurs en design dans les collectifs des SHS. En ce sens, le temps de cette recherche a été pour moi l’occasion d’explorer le rôle de ce que l’on a pu nommer un « designer de recherche », fonction hybride aux missions à la fois « de service » et « de recherche » dont l’indéfinition peut être investie comme l’opportunité d’un vacillement dans la division du travail scientifique. En effet, une telle division est peu compatible avec une attitude de design qui consisterait à « penser en termes de relations » (Moholy-Nagy, 1927/1993) l’équipement des pratiques savantes. Jusqu’à présent, en ce qui concerne un tel équipement, des divisions institutionnelles rigides telles que celle entre « chercheurs » et « ingénieurs de recherche » me semblent avoir rendue difficile une telle pensée. L’émergence de la figure du « designer de recherche » serait peut-être une occasion de faire évoluer cette situation, en contribuant à questionner les articulations qui s’opèrent entre « chercheurs », « ingénieurs », « designers », « éditeurs », « étudiants », « enquêtés », etc. Il s’agirait alors de faire dévier ce design de recherche d’une position de service – un design servile – ou de surplomb – un design sauveur – pour plutôt stabiliser partiellement l’espace d’un vacillement pour la relation entre écriture, enquête, et publication. L’enjeu d’une recherche en design comprise comme design de recherche relèverait alors de pratiques d’infrastructuration matérielle et conceptuelle pleinement intégrée dans les collectifs avec lesquels elle dialogue. Ainsi, les formats de publication en Sciences Humaines et Sociales continueraient de vaciller, et nous pourrions rester attentifs aux occasions subreptices d’invention que ménagent leurs multiples dérivations.

Notes

  1. 1
     Dans la continuation des développements effectués dans le chapitre 3, le concept de genre est ici employé dans le sens donné par Lisa Gitelman d’un « mode de reconnaissance » qui dépend « dʼun nombre peut-être infini de choses que de grands groupes de personnes reconnaissent, reconnaîtront ou ont reconnu » (Gitelman, 2014, p. 2).
  • Le vacillement des formats - Conclusion générale
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