Chapitre 2. Modèles et performances du texte de recherche dans les formats de données éditoriales

En 1974, dans les bureaux du laboratoire d’informatique PARC à Palo Alto (Californie, USA), les concepteurs Butler Lampson et Charles Simonyi inventaient le logiciel Bravo (Simonyi & Lampson, 1974). Bravo était le premier système d’écriture dit What you See is what you get1 ( WYSIWYG), une nouvelle typologie de logiciels d’édition de documents qui offraient une similarité visuelle entre l’affichage à l’écran d’un texte en cours de rédaction et son aspect une fois imprimé. Cette nouvelle technologie, et les discours qui allaient l’accompagner progressivement, annonçait une rupture dans les processus éditoriaux et la fabrication de documents propres à la publication : elle promettait en effet à ses utilisateurs de prendre le contrôle direct sur l’aspect et la disposition des documents destinés à l’impression et à la distribution, et ainsi de se dispenser de la coûteuse – et parfois perçue comme élitiste – nécessité de faire appel aux moyens et aux professions spécialisées du secteur de l’édition pour ce faire. Cela dit, alors que Charles Simonyi relatait les premières expériences de démonstration du logiciel, il relevait déjà la persistance d’un différentiel entre l’image du texte à l’écran et sa concrétisation effective dans le résultat obtenu une fois imprimé :
Nous avons fait une démonstration montrant comment nous pouvions afficher à lʼécran un mémo avec de belles polices, et en particulier le logo Xerox dans sa police Xerox spécifique, puis lʼenvoyer par Ethernet et lʼimprimer sur lʼimprimante laser. Nous avons donc imprimé ce que nous avions créé à lʼécran sur du papier transparent pour diapositives. Une partie de la démo consistait à appuyer sur le bouton pour imprimer, puis nous avons tenu la version imprimée en l’air, devant lʼécran, de manière à ce que vous puissiez voir à travers le support transparent que les deux étaient identiques. En fait, elles nʼétaient pas exactement identiques, mais elles étaient suffisamment proches.2 (Simonyi, 1997)
Alors que Charles Simonyi poursuivrait son entreprise en devenant sept ans plus tard le maître d’œuvre du logiciel Microsoft Word, la distance suffisamment proche ici relatée entre le texte écrit et le document publié, signale un écart persistant et non escamoté entre la pratique de l’écriture d’une part, et les divers processus éditoriaux qui produisent le document-publication, d’autre part. Cette distance signale en ce sens un vacillement dans le statut du texte, entre lieu d’écriture à l’écran pour un auteur et indication pour un processus éditorial menant à la publication. Dans ce vacillement, le différentiel entre l’aspect du texte tel qu’il est écrit et son aspect une fois publié apparaît comme un interstice au statut trouble et ambigu, dans lequel les indications de mise en page et de typographie d’un écrivain agissent à la fois comme des instructions pour les autres, et comme une structuration pour sa propre pensée. Pour désigner de tels interstices troublés, le chercheur en sciences de l’information et de la communication Emmanuel Souchier a dénommé image du texte l’« interdétermination du sens et de la forme […] qui participe activement de l’élaboration des textes » (Emmanuël Souchier, 1998, p. 138). Ainsi, alors que la technologie WYSIWYG était présentée et promue comme une forme de simplification – voire de suppression – des épais processus éditoriaux nécessaires à l’acte de publier, la distance suffisamment proche qu’elle maintenait révélait en fait la complexité nouvelle des environnements numériques d’écriture vis-à-vis des pratiques de production de sens.
Durant les mêmes années que les premières expérimentations du logiciel Bravo, une conception de l’écriture et de l’édition radicalement différente et apparemment opposée à celle de la naissance du WYSIWYG se développait dans les locaux de l’entreprise IBM. Au sein de cette dernière, en effet, l’invention du format Generalized Markup Language (GML) par Charles Goldfarb, Edward Mosher et Raymond Lorie, allait préfigurer la naissance de systèmes d’écriture numérique dite « balisée », que certains de leurs héritiers allaient promouvoir progressivement comme les instruments d’un accès plus direct à la structure et la signification des écrits, en-deçà de leur mise en forme pour des supports et des usages particuliers. Alors que Bravo s’inscrivait dans le contexte de recherches tournées vers l’informatique personnelle, GML naissait de l’effort collectif d’acteurs de l’industrie de l’édition et de la communication professionnelle – notamment en contexte administratif et bureautique – et notamment du travail de l’ingénieur William Tunnicliffe et du designer éditorial Stanley Rice. Ces derniers avaient instauré dès les années 1960 un ensemble de principes de conception visant une meilleure division du travail entre auteurs et professionnels de l’édition. Ces principes se fondaient notamment sur la séparation entre le « contenu informationnel » et le « format » des documents produits dans les projets éditoriaux (Bingham, 1996), permettant aux rédacteurs de se concentrer sur la seule écriture du contenu et aux éditeurs et designers graphiques de traiter plus systématiquement les contraintes matérielles et les enjeux typographiques liés à la présentation visuelle des documents finalement publiés.
Les pratiques d’écriture attachées aux documents-publications qui circulent entre les mains des chercheurs en SHS aujourd’hui sont influencées et conditionnées par les histoires, les imaginaires et les métaphores qui ont conduit à la fabrication de leurs outils de travail. Elles participent, comme on l’a vu dans le premier chapitre, de la construction de modèles3  qui affectent la production d’un texte en particulier par les prédispositions et les conventions plus larges dans lesquelles il est inscrit. À ce titre, dans le champ littéraire, Gérard Genette avait proposé le concept d’architexte pour désigner « lʼensemble des catégories générales, ou transcendantes – types de discours, modes dʼénonciationgenres littéraires, etc. – dont relève, chaque texte singulier » (Genette, 1979). Dans le champ des Sciences de l’information et de la communication, le concept a été réinvesti et étendu à l’ensemble des médiations sociales, culturelles et techniques qui président à la production de l’écrit, notamment en contexte informatisé. Ainsi, pour Yves Souchier, les architextes informatisés se situent tout autant dans « un traitement de texte, qui intègre des outils dʼécriture, des polices typographiques, des mises en page automatiques, ou des correcteurs de textes, un navigateur qui structure les modalités dʼaccès à des ressources documentaires […] » et ils « régissent les niveaux les plus divers du circuit de lʼécrit : rédaction, édition, documentation, lecture… » (Emmanuel Souchier, Davallon, Le Marec, Després-Lonnet, & Jeanneret, 2013, pp. 23‑24). Ils sont à la fois le produit des représentations de leurs concepteurs, et les cadres des pratiques textuelles qu’ils permettent et imaginent. Ainsi, les pratiques de conception technologique sous-jacentes au système de la communication scientifique contemporain peuvent être décrites comme des formats techniques pour l’écriture de recherche : elles construisent un champ pour l’action et les pratiques d’écriture et de lecture, mais diffusent également un ensemble d’imaginaires et de représentations modelant les activités d’interprétation des chercheurs. En cela, elles œuvrent à la constitution d’un sujet d’écriture.
Dans ce contexte, les pratiques de préparation des documents-publications de recherche se retrouvent héritières des deux traditions constituées par Bravo et par GML. Les logiciels dits WYSIWYG sont massivement utilisés par les chercheurs en SHS, alors que les descendants de GML – et son plus important héritier, l’eXtended Markup Language ou XML, sur lequel je reviendrai dans ce chapitre – se voient utilisés dans la plupart des systèmes éditoriaux de préparation, d’indexation et de circulation des livres et des revues en ligne contemporaines. 
La production des documents-publications est alors le résultat d’un ensemble de conversions et de traductions depuis des fichiers numériques construit avec l’une des deux familles de systèmes d’écriture numérique vers une autre. À travers ces traductions, ce sont des appréhensions concurrentes de la relation entre pratiques d’écriture et d’édition qui se rencontrent et se mêlent dans le processus éditorial : d’une part, une approche du texte écrit comme la préfiguration immédiate (bien que dans les faits toujours différée) du document produit ; de l’autre, sa prise en charge comme une matière à même d’être mise en forme par une diversité d’acteurs – qu’il s’agisse de designers éditoriaux et de typographes, de systèmes d’indexation ou de sites web les affichant au moyen d’un gabarit prédéterminé. Pour autant, ces deux approches concurrentes sont, dans les pratiques courantes, inexorablement liées, car la prise en compte des besoins éditoriaux par les écrivains conditionne nécessairement le champ de possibilités offertes durant la rédaction des textes. Le format de l’écriture est alors en partie instauré par les formats de l’édition qui en sont l’horizon technique et sémiotique4
Le sujet d’écriture instauré par les pratiques associées à la publication de recherche contemporaine est donc un composite hybride. Grâce aux jeux de traduction effectués depuis les formats des environnements d’écriture vers ceux des milieux éditoriaux, ce sujet est le lieu de dialogue d’une pluralité de relations sémiotiques, sociales et méthodologiques, entre les pratiques d’inscription des différents acteurs du processus éditorial, et les « manifestations observables » (Broudoux et al., 2005) des documents-publications. À ce propos, une récente étude par questionnaire effectuée auprès de 20 663 chercheurs universitaires de plusieurs disciplines et pays5  a permis d’obtenir un aperçu empirique des pratiques de communication des chercheurs en sciences humaines associées à ce type de transformations. En analysant les résultats de ce questionnaire6 , on découvre un paysage kaléidoscopique d’outils et de logiciels, qui sont autant de manières de constituer l’appareillage de l’écriture comme un ensemble de modèles et de procédures de travail. On y observe toutefois une hégémonie indéniable des logiciels d’écriture à l’interface fondée sur le principe du WYSIWYG , au premier rang desquels le logici (Libre Office, Google Documents, etc.).
Et pourtant, dans les pratiques de publication normales des SHS7 , malgré – ou à cause de – l’usage majoritaire d’outils numériques d’écriture de type WYSIWYG, les questions attachées à l’inscription sensible et la dimension matérielle des textes de recherche (par exemple, les questions de typographie et de mise en page) sont généralement peu présentes dans les préoccupations des chercheurs au moment de l’écriture des documents-publications. La production et la réception des documents de recherche sont alors focalisées sur un registre discursif qui pense traiter les publications de recherche comme des énoncés indépendants de leurs modalités d’énonciation, de purs discours dont le mode de mise en présence physique ou graphique n’est pas significatif. Ces conceptions sont confirmées et redoublées par des processus éditoriaux qui se construisent dans le sens d’une division industrielle du travail de production des textes qui fait de plus en plus appel à des dispositifs automatiques de préparation et de présentation des textes.
Dans ce contexte, les mutations des industries éditoriales durant les dernières décennies ont trait à des transformations d’ordre quantitatif – comme en témoigne la spectaculaire et continue augmentation du nombre de publications produites par le système de la communication scientifique (Waquet, 2015, pp. 41‑43) – mais elles ont également trait aux modèles et aux cadres qui conditionnent la manière dont les chercheurs conçoivent et travaillent avec les documents et les textes qu’ils produisent. Les enjeux liés au système industriel constitué par l’assemblage de logiciels, d’infrastructures et de réseaux qui permettent la publication de recherche contemporaine, ne relèvent donc pas uniquement de questions de facilitation ou d’optimisation des manières de faire, mais induisent également l’élaboration et la diffusion de représentations, d’imaginaires et de valeurs. En ce sens, le philosophe Pierre-Damien Huyghe a proposé de définir l’industrie comme l’instauration et la performance de modèles :
Ne faut-il pas […] envisager cette idée que l’industrie, loin d’être essentiellement un phénomène de masse et de quantité, est d’abord un fait intellectuel, l’engagement dans le monde d’un rapport à l’idéalité ? […] L’industrie serait en somme une puissance de modélisation.  (Huyghe, 1999, p. 18)
Quel est alors le type de modélisation impliqué par les technologies éditoriales associées à la matérialité des textes de recherche contemporains ? Pour répondre à cette question, on peut observer que les modes d’organisation industrielle de la production des textes, combinés aux nécessités des environnements polymorphiques de la publication contemporaine, semblent conduire progressivement à la stabilisation d’un modèle de conception partagé par un grand nombre d’acteurs du secteur éditorial et orienté vers une distinction entre « contenu » et « présentation » dans les processus de production documentaire. Ce modèle de conception de la séparation entre « contenu » et « présentation » est en effet observable dans de multiples formalisations du processus du travail éditorial (ou workflows), outils logiciels et formats de données standardisés qui visent à permettre une production plus efficace et de meilleure qualité. Dans le même sens, on trouve dans les milieux de l’édition technique et de l’ingénierie des contenus une série de principes opérationnels de plus en plus populaires tels que celui de « Single Source Publishing » (D. Clark, 2007) ou ce qu’on a appelé « Create Once, Publish Everywhere »8  pour désigner des procédures de publication dans lesquelles un même « contenu » se voit automatiquement mis en forme, préparé et distribué dans une diversité de contextes de diffusion et d’affichage.
À travers des pratiques telles que le Single Source Publishing, le modèle de la séparation entre « contenu » et « présentation » est ainsi traduit dans une série d’artefacts tels que des modules de code, normes techniques et spécifications, ou encore logiciels et interfaces. Il est notamment progressivement accompagné du développement de nouveaux logiciels dits « What You See Is What You Mean »9  pour les chercheurs, qui sont entièrement dédiés à la production d’un « contenu » invariant apte à être plus tard « présenté » selon une diversité de contextes et de supports de publication. Cette spécialisation des logiciels d’écriture est portée par le projet d’une meilleure séparation des tâches entre ceux qui sont conçus comme des spécialistes du « contenu » (les chercheurs) et ceux qui se conçoivent comme des spécialistes de la « présentation » (les designers et éditeurs). Cependant, elle institue aussi dans le fonctionnement même des logiciels et des équipes qui les mobilisent un partage net entre les expériences sensibles de l’écriture et celles de la lecture des documents-publications, ainsi que le présupposé selon lequel les modalités de manifestation matérielle des documents-publications ne relèveraient jamais de choix d’écriture de la part des collectifs de recherche. 
Ne repère-t-on pas ici l’expression d’un cadre pratique ancré dans un modèle représentationnaliste du document-publication, qui le divise en une essence immatérielle et une apparence nécessairement contingente et dégradée ? Ou, peut-être plus justement, ne serait-ce pas l’indice du développement d’un certain modèle hylémorphique, qui considérait le texte comme le résultat du travail conjoint d’une matière – travaillée par les chercheurs – et de sa forme – travaillée par les acteurs de l’édition et du design ? Dans ces deux cas, la stabilisation du modèle de la séparation entre « contenu » et « présentation » dans les systèmes éditoriaux demande d’effectuer un travail de description et de clarification, car elle tend à sédimenter et naturaliser certaines pratiques des documents-publications dans les collectifs de recherche en SHS comme dans les cultures de la conception éditoriale, et à en invisibiliser les présupposés.
Du point de vue des collectifs de recherche en SHS, il est ainsi nécessaire de qualifier les imaginaires et les représentations qui, à travers les modélisations induites par la condition industrielle de la publication de recherche, affectent les pratiques d’écriture tout autant qu’ils en découlent, et ne pourraient plus être questionnés s’ils n’étaient pas précisément décrits. Il est ainsi nécessaire de conduire ce que l’anthropologue Lucy Suchman a nommé un travail de configuration, à savoir « porter notre attention analytique sur la manière dont les technologies matérialisent des imaginaires culturels, tout autant que la manière dont les imaginaires racontent la signification des artefacts techniques, […] » pour élaborer « un appareil permettant d’étudier les technologies en faisant attention à ce que les imaginaires et les matérialités joignent ensemble »10 (Suchman, 2012). L’enjeu n’est donc pas de porter un jugement moral ou opérationnel sur les technologies et méthodologies d’édition découlant de la séparation entre « contenu » et « présentation », mais plutôt de décrire comment les choix et les motivations qui président à la conception de ces dernières naturalisent certaines manières de faire (et d’écrire) et les font apparaître comme universelles et indiscutables. Ce faisant, il s’agit de rendre visible la tendance des pratiques de conception ingénieriques et de design à produire des objets qui parlent au nom de tous – ce que Lucy Suchman a nommé le penchant parochialiste de la conception (Suchman, 2018) – occultant les dynamiques situées et contingentes qui ont souvent sous-tendu leur genèse. En faisant ce travail, il devrait être possible d’ouvrir de nouvelles conditions de possibilité pour l’écriture de recherche dans les SHS.
Du point de vue des cultures de la conception et du design, il s’agit aussi d’effectuer un travail – réflexif et autocritique – de dénaturalisation afin de garder ouvertes différentes manières de faire pour la fabrication des technologies de publication de la recherche contemporaine. En ce sens, Ezio Manzini a proposé de fixer la tâche du design comme celle de perpétuellement déjouer les relations qui se stabilisent entre le « pensable » et le « possible » dans les systèmes industriels (Manzini, 1989/2001). Cela revient ici à faire l’hypothèse que le terrain du « pensable » dessiné pour les chercheurs des SHS à travers les mécanismes industriels qui rendent « possibles » la production des documents-publications contemporains ne sont pas nécessairement le résultat d’un optimum méthodologique ou technique absolu. Ce sont au contraire le fait de dynamiques historiques contingentes et plurielles, dont il s’agit de retracer les bifurcations et les discontinuités pour mieux les prêter, dans certaines situations, à un travail inventif de remise en question, de jeu et d’expérimentation.
À travers une étude et une relocalisation historique du modèle dominant de la séparation entre « contenu » et « présentation », je compte qualifier comment les expériences de fréquentation des environnements techniques qui participent de la rédaction et de la préparation des textes par les chercheurs construisent-elles des conditions d’écriture particulières pour les documents-publications de recherche. Comment les formats techniques de la publication de recherche interagissent-ils avec les pratiques d’écriture et de production de sens des chercheurs ? Et comment décrire le rôle de la matérialité des documents-publications vis-à-vis des pratiques de recherche dans un contexte où c’est leur capacité technique à être reconstruits et reformulés continuellement qui en conditionne la manifestation ?
Dans ce cadre, les formats de données utilisés pour encoder et faire circuler les documents-publications, apparaissent comme un point de focalisation pertinent dans la mesure où ils opèrent précisément comme les médiateurs entre les différentes énonciations auxquelles ils se voient prêtés par le jeu de l’éditorialisation. À l’interface entre représentation et performance, ils configurent les modes d’interprétation des textes destinés aux humains comme aux machines – leur élaboration et leur stabilisation participant d’une multitude de facteurs – et ont des conséquences multiples sur les pratiques qu’ils impliquent une fois en utilisation. À travers l’étude critique des formats de données en usage dans les processus éditoriaux, il devrait ainsi être possible de relocaliser les modèles stabilisés par l’industrie éditoriale et l’organisation du travail impliquée par la séparation entre « contenu » et « présentation ».
À ce titre, je développerai l’hypothèse selon laquelle le modèle de la séparation entre « contenu » et « présentation » développée par les industries éditoriales – bien que motivé par des considérations méthodologiques tout à fait légitimes de la part des concepteurs – a participé de la continuation et du renforcement d’un certain rapport dualiste au texte. Cette dualité manifeste une certaine persistance à travers les époques par le biais de stratégies d’abstraction vis-à-vis de l’inscription matérielle des textes et invisibilise encore aujourd’hui le rôle de la matérialité dans les pratiques et les discours qui accompagnent les documents de recherche contemporains. Selon cette hypothèse, les conditions d’élaboration industrielle des formalismes techniques utilisés dans le cadre des processus éditoriaux contemporains, contingents et motivés par des histoires complexes, se seraient vus étendus et parfois confondus avec des considérations essentialistes. Cette confusion n’est cependant pas inattendue, dans la mesure où elle découle notamment de la puissance de modélisation ontologique des technologies numériques. 
Ainsi, mon hypothèse est que ce qui s’est présenté comme un modèle de conception à même de répondre à un contexte éditorial et social particulier, a été progressivement érigé en un modèle ayant la capacité de fabriquer un sujet d’écriture spécifique pour l’activité de publication en recherche caractérisé par une faible attention à la matérialité des documents-publications. Notons qu’il ne s’agit pas dans ce chapitre de critiquer l’efficacité opérationnelle ou la pertinence méthodologique de la séparation entre « contenu » et « présentation » en soi pour les pratiques d’ingénierie documentaire ou de design éditorial. Il s’agit plutôt d’explorer comment une telle conception est le résultat de pratiques antérieures, et s’est incarnée et sédimentée dans les procédures et les pratiques de la publication tout en provoquant en retour un ensemble de conséquences sur le cadre des activités de publication contemporaines qu’il s’agira d’expliciter. 
Plusieurs champs seront mobilisés pour appuyer ce propos. L’histoire du livre et du texte scientifique, portée par des auteurs tels que Roger Chartier, Donald McKenzie ou Jean-Michel Berthelot, nous offrent des repères pour replacer l’histoire des formats techniques de la publication dans la généalogie culturelle et intellectuelle du texte imprimé. Les travaux de sémiologie du texte informatisé portés notamment par Emmanuel Souchier, et ceux de la nouvelle théorie des médias anglo-saxonne incarnée par Katherine Hayles, Lisa Gitelman, Jonathan Sterne ou Alexander Galloway, fournissent aussi un ensemble d’équipements pertinents pour situer la dimension incarnée des documents-publications dans l’enchevêtrement socio-technique des pratiques qui en conditionnent la production et la fréquentation. Enfin, il s’agira de puiser dans la littérature issue de travaux plus proches des pratiques de conception et d’expérimentation elles-mêmes : d’une part, les recherches en ingénierie documentaire portées notamment par Bruno Bachimont et Stéphane Crozat ont participé à la fois à la formulation et à l’examen critique des principes de conception en œuvre dans les industries éditoriales ; d’autre part, dans la littérature des humanités numériques, des auteurs tels que Johanna Drucker et Alan Liu nous offrent une série de propositions et de provocations provenant de chercheurs en prise directe avec la transformation de leurs pratiques par les technologies numériques, et permettent d’en interroger les implications épistémologiques et méthodologiques.
La première partie de ce chapitre définit les enjeux de la matérialité des documents-publications telle qu’elle est impliquée dans les pratiques de publication normales de la recherche. Je tente d’y diagnostiquer la faible attention qui est accordée à celle-ci en décrivant les cadres qui modèlent l’appréhension de la matérialité des textes de recherche en SHS. Il s’agit d’élaborer des équipements conceptuels pour comprendre les problématiques spécifiques aux documents-publications de recherche dans le contexte de l’éditorialisation, mais aussi de définir un cadre d’analyse à même d’interroger son rôle dans l’établissement des cadres pratiques des chercheurs.
La seconde partie de ce chapitre parcourt l’histoire de la numérisation des pratiques d’écriture et d’édition scientifique sous l’angle spécifique de l’histoire des formats de données. Il s’agit de comprendre comment ces derniers orientent et fabriquent un rapport particulier à la matérialité des textes. À travers le mode d’existence distribué, complexe et évanescent des formats de données informatique en usage pour la circulation des textes dans les processus éditoriaux, je compte décrire la généalogie de la séparation entre « présentation » et « contenu » dans le contexte de l’essor de l’informatique personnelle et des mutations des industries éditoriales. Cette histoire devrait permettre de repérer les modalités, les alternatives et les hésitations de cette distinction, et leurs conséquences sur les pratiques de publication contemporaines.
La dernière partie de ce chapitre, enfin, vise à qualifier les modalités de modélisation à l’œuvre dans les formats techniques de la recherche, et d’en expliciter les implications. Il s’agit d’opérer un travail de description des modèles éditoriaux impliqués par les formats de données textuelles en restituant la dichotomie entre « présentation » et « contenu » dans un double contexte : d’une part, les enjeux méthodologiques de la conception de systèmes documentaires ; d’autre part, les enjeux conceptuels impliqués par l’inscription des formats techniques de la publication dans une tradition dualiste de la textualité. Je soutiendrai ici l’hypothèse selon laquelle cette sédimentation est le fruit d’une légation intellectuelle depuis un dualisme philosophique hérité de l’histoire du livre et des cultures occidentales du texte imprimé, vers une seconde forme de dualisme apporté par le développement des technologies numériques et caractérisé par un modèle hylémorphique de la textualité.

À la recherche de la matérialité du texte dans les documents-publications contemporains

Les conditions techniques de production de l’écrit sont intimement liées aux modèles mentaux et aux pratiques culturelles dans lesquels elles se situent. Comme le propose l’historien Hanri Jean Martin, « toute écriture est liée à la forme de pensée de la civilisation qui lʼa sécrétée et à laquelle son sort est lié » (Martin, 1996). De même, Clarisse Herrenschmidt soutient que les façons d’écrire instaurent et répondent d’un « contexte psychique » propre à chaque époque (Herrenschmidt, 2007). Dans ce cadre, les pratiques d’écriture contemporaines sont le lieu d’une diversité paradoxale car elles reposent à la fois sur un ensemble très varié d’outils et de technologies et sur des modèles dominants fortement provoqués par la diffusion des technologies numériques et leur manière spécifique de traiter l’activité scripturale. Ainsi, les formats techniques de la publication de recherche sont intrinsèquement liés à la manière dont dialoguent technologies d’écriture numérique et conceptions sous-jacentes de la matérialité des textes.
La notion de matérialité textuelle est comprise ici, dans un premier temps, comme l’ensemble des relations qui s’établissent entre les propriétés physiques et mécaniques des supports, des appareils et des documents fréquentés par les chercheurs d’une part, et les différentes pratiques de production de sens qui leur sont associées d’autre part. Cette relation est instable : elle est affectée à la fois par des pratiques et par des discours, et dépend d’une histoire mouvementée dans laquelle activités scientifiques, philosophiques, juridiques, littéraires et artistiques ont disputé des conceptions divergentes de la matérialité des textes. Pour certaines de ces conceptions, la matérialité est régie par un strict rapport de subordination de la « matière » à « l’idée » du texte qu’elle est sensée accueillir. En ce sens, Roger Chartier a défini le « processus d’abstraction textuelle » comme le mouvement historique moderne de séparation entre « lʼétude des conditions techniques et matérielles de production ou diffusion des objets imprimés et celle des textes quʼils transmettent, tenus pour des entités dont les différentes formes nʼaltéraient pas la stabilité linguistique et sémantique » (Chartier, 2001). Pour d’autres, au contraire, la matérialité des textes relève d’un dialogue performatif qui construit la présence physique des textes dynamiquement en fonction des pratiques d’interprétation dont ils font l’objet. Comment la matérialité du document-publication en SHS s’inscrit-elle alors dans l’histoire de ces conceptions ? Quelles sont les causes de son processus d’abstraction textuelle spécifique ?
Pour aborder ces questions, la notion de document-publication se retrouve, dans cette enquête, temporairement superposée avec celle de texte, notion dans laquelle dialoguent les deux acceptions de la « suite de signes linguistiques constituant un écrit » et de la « partie de la page recouverte de caractères », pour en construire une troisième qui désigne un « système de significations » (« Texte », 2012) dont les multiples tissages participent de la production du sens. L’exploration de ces questions passe, dans un premier temps, par la définition des problèmes théoriques posés par la matérialité du texte telle qu’elle a été héritée de la culture occidentale du livre et de l’imprimé. Dans un second temps, il s’agit d’interroger la matérialité du texte scientifique en particulier, et enfin, dans un dernier temps, de s’intéresser à son mode d’existence numérique. Sur la base de ce diagnostic, il sera possible de reconstruire des équipements conceptuels permettant de fabriquer un cadre d’analyse alternatif à ces conceptions dominantes pour interroger la matérialité distribuée des documents-publications dans le contexte de l’éditorialisation.

Le problème de la matérialité dans le texte de recherche « post-numérique »

Le problème de la matérialité du texte dans le contexte de la culture du livre et de l’imprimé

La matérialité problématique du document-publication contemporain s’inscrit dans l’histoire longue du livre et de la culture de l’imprimé, qui est à la fois une histoire esthétique, scientifique, socio-économique et juridique. L’une des origines des approches contemporaines du dualisme textuel peut se trouver dans le travail d’Emmanuel Kant et son approche philosophique et juridique de la figure de l’auteur. Dans un contexte de prolifération des pratiques de contrefaçon et d’éditions pirates des textes au tournant du XIXème siècle (Beaudry, 2011, pp. 135‑136), Kant tente de fournir un cadre philosophique à ce qui va devenir le principe légal du droit d’auteur. Pour ce faire, il opère une distinction conceptuelle entre « celui qui parle en son nom propre » – l’auteur – et « celui qui s’adresse à un public au nom d’un autre » – l’éditeur – afin de doter chacune de ces deux figures de droits différenciés. Pour ce faire, il est nécessaire d’opérer une séparation entre ce qu’un livre est du point de vue physique – et qui peut être soumis à un régime de propriété classique – et ce qu’il représente – et qui doit rester de la propriété de l’auteur. Cette approche représentationaliste de la matérialité du livre permet de le placer sous un double régime juridique à la fois physique et immatériel. Ainsi Kant écrit-il :
Ce qui donne une apparence de légitimité à cette contrefaçon, dont l’illégitimité est pourtant si flagrante au premier aspect, c’est qu’un livre est, sous un rapport, un produit matériel de l’art (opus mecanicum), qui peut être imité (par celui qui en possède légitimement un exemplaire), et que par conséquent il y a là un droit réel. Mais, sous un autre rapport, c’est aussi un simple discours de l’auteur au public, et nul ne peut reproduire ce discours publiquement (præstatio operæ) sans avoir reçu la permission de l’auteur, de telle sorte qu’il y a là un droit personnel. L’erreur consiste à confondre ces deux droits.  (Kant, 1853)
Pour entrer dans le cadre conceptuel proposé par Kant, le livre – et donc le texte – se doit donc d’être soumis à une opération de disjonction qui le détaille en une « substance » détachée de toute matérialité particulière – juridiquement propriété de son auteur – et une « chose » soumise au régime de la propriété privée – vendable par l’éditeur. Ainsi que l’a détaillé Roger Chartier dans son travail, une telle approche juridique s’inscrit par ailleurs dans la généalogie philosophique plus longue, en grande partie héritée de la philosophie platonicienne, d’une séparation répétée et réinventée à plusieurs époques entre « corps » et « âme », « matière » et « esprit » des livres, opposant ainsi matérialité (technique, pratique, typographique) et substance idéale dans les modes de production et de réception des écrits (Chartier, 2015).
La prédominance d’une approche dualiste des textes s’explique également par l’histoire de la culture littéraire occidentale et des pratiques savantes qui ont produit les discours dominants à propos du livre imprimé. Pour des disciplines intéressées à l’interprétation des textes telles que la philologie ou la critique littéraire, l’enjeu de la matérialité du texte a alors souvent résidé dans l’identification d’un texte canonique à même de refléter au mieux l’œuvre d’un auteur, et de guider le choix de la version à utiliser pour se livrer à des activités critiques ou interprétatives. Dans le champ de la bibliographie – sur lequel je reviendrai par la suite – une telle tendance est par exemple repérable dans le travail de W.W. Greg (Greg, 1942/1967), qui a tenté de construire un ensemble de critères visant à discriminer ce qui pourrait distinguer, dans l’analyse d’une édition textuelle donnée, les « substantifs » (ce qui affecte la signification) des « accidents » (ce qui relève de la présentation formelle du texte, des aléas techniques et économiques et plus généralement de la besogne des imprimeurs et éditeurs). On retrouve ici « le dessein de retrouver un texte idéal, purifié des altérations infligées par le processus de publication et conforme au texte tel qu’il fut écrit, dicté ou rêvé par son auteur » (Chartier, 2005, p. 9) qui tend, au-delà des versions spécifiques, à retrouver une source unique, originelle, et idéale, épurée de ses scories matérielles. 
Une dernière explication scientifique réside dans les conceptions modernes de la signification et l’histoire des représentations du texte construites par la linguistique, au premier plan desquelles celles inspirées par les très influents travaux de théorie du langage conduits par Ferdinand de Saussure (de Saussure, 1916/1995). Ce dernier conçoit le langage comme un système constitué d’un ensemble de rapports entre des signifiants et des signifiés, sans liens de nécessité entre les signes et les référents vers lesquels ils pointent. Les relations qui constituent le système du langage sont arbitraires, dans la mesure où n’importe quel signifiant peut faire référence vers n’importe quel signifié, et que les signifiés eux-mêmes ne prennent sens que dans les rapports différentiels qu’ils entretiennent à l’intérieur du système linguistique créé par leurs relations (Culler, 1986). Dans un tel modèle, Saussure conçoit l’écrit – et donc son inscription matérielle dans le texte imprimé – comme une dimension contingente de la signification qui n’entretient pas avec cette dernière autre chose qu’un rapport de représentation : « langue et écriture sont deux systèmes de signes distincts : lʼunique raison dʼêtre du second est de représenter le premier […] » (de Saussure, 1916/1995, p. 45). Une telle conception – ou du moins les lectures et les mobilisations qui en ont été faites – si elle ne relève pas du même dualisme que « l’abstraction textuelle » moderne racontée par Roger Chartier, concourt d’une forme d’invisibilisation de la matérialité textuelle et de dénégation de sa participation à la production du sens.
Ainsi, la difficulté à saisir la matérialité des textes s’inscrit dans une culture où « le néo-platonisme, l’esthétique kantienne et la définition de la propriété littéraire ont contribué à construire ce texte idéal que les lecteurs reconnaissent immanquablement dans chacun de ses états » (Chartier, 2005, p. 11) – soit une culture marquée par une forme d’idéalisation du texte et de déni de sa physicalité, portée par un faisceau de raisons juridiques, scientifiques, esthétiques et philosophiques. Cette problématique générale de la matérialité du texte vue ici par le prisme de l’étude culturelle des formes imprimées se double de problématiques spécifiques aux textes de recherche.

Le problème de la matérialité dans le texte scientifique

La difficulté à saisir la matérialité textuelle dans les pratiques du document-publication se rencontre également dans la spécificité du texte scientifique – par opposition à d’autre genres de textes, par exemple littéraires ou didactiques. Ce genre de texte est d’abord caractérisé par la pratique de la référence, que cette opération pointe vers d’autres textes de recherche, ou vers des objets et des pratiques extérieurs au texte lui-même, qui se voient traduits et pour ainsi dire « transportés » dans le document scientifique via une série de transformations, comme l’a notamment décrit le sociologue des sciences Bruno Latour (Latour, 1993)11 . Dans une certaine mesure, on peut supposer que la pratique intertextuelle de la référence invite spontanément, au moment de l’écriture, à concevoir les textes lus moins comme les objets d’une situation d’interprétation incarnée et attentive aux dimensions littéraires et sensibles du texte, que comme une ressource informationnelle dont les mérites seront jugés en fonction de ce qui peut en être extrait et remobilisé dans d’autres écrits.
Les pratiques de la référence scientifique sont également liées aux dynamiques historiques de constitution et de stabilisation des savoirs, et à la construction de l’espace de discussion des sciences par les institutions de production et de conservation documentaire. Ainsi, pour le sociologue et épistémologue Jean Berthelot, l’histoire d’un texte scientifique est marquée par le passage inexorable depuis une phase « contemporaine », durant laquelle il est lu, discuté, et travaillé par un public de lecteurs-auteurs, et une phase de « postérité », qui conduit le texte à s’effacer progressivement au profit de sa référence toujours plus distante et désincarnée12 . Un écrit scientifique oscille alors entre une scène d’« effectivité » durant laquelle il se voit discuté comme texte dans le détail de sa lettre (son organisation, son style d’écriture, ses choix de formulation, voire parfois certains de ses choix graphiques), et une périphérie « signalétique » dans laquelle il se voit seulement réduit à une « étiquette » qui désigne une quantité limitée de constituants cognitifs en action dans le milieu et l’époque des publications (une idée, un fait, un programme, etc.). Cette réduction résulte de son assimilation intellectuelle par une communauté donnée et/ou de l’épuisement de ses éditions. Le processus de la réédition devient alors cardinal pour la survie d’un texte « en tant que texte » – et non en tant que « signe » – dans la mesure où il permet l’inscription de ce dernier dans un « espace mémorial » participant de l’historiographie d’une communauté de recherche. De ce fait, la matérialité et la littérarité du texte scientifique sont perpétuellement soumises à un danger de disparition, puisque ce dernier est soumis à deux destins possibles : devenir texte canonique dans une communauté de recherche, réédité et lu dans le détail de sa formulation, ou bien être dissolu et relégué dans l’arrière-plan des références « signalétiques » d’une discipline au fil d’un processus de « décantation »13
Sur la base de cette analyse, Berthelot propose alors de caractériser les textes scientifiques par leur capacité à être séparés entre « forme textuelle » et « constituants cognitifs », décrivant ainsi un geste d’abstraction textuelle propre aux écrits scientifiques :
Ainsi s’éclaire sans aucun doute le statut paradoxal des textes scientifiques, supports irréductibles de la connaissance et de son exposition, et simultanément objets d’un processus ininterrompu d’obsolescence et de relégation : il repose sur la dissociation en leur sein entre caractéristiques textuelles et caractéristiques cognitives.  (Berthelot, 2003b, p. 29)
Le texte scientifique se verrait ainsi intrinsèquement enclin à être amputé de son instanciation littéraire et physique par les pratiques spécifiques d’écriture collective et de référence prêtée au travail d’écriture scientifique. À ce propos, Berthelot ne manque pas néanmoins de désigner le texte de Sciences Humaines et Sociales comme une « forme limite » pour ce phénomène de dissociation, celui-ci « jouant souvent sur plusieurs registres, inclinant parfois vers l’exercice fondationnel ou argumentatif de la philosophie, louchant à d’autres vers les prestiges du récit littéraire » (Berthelot, 2003b, pp. 51‑52). Le texte de recherche en SHS se présente alors comme une catégorie textuelle hybride empruntant à la fois aux caractéristiques proprement scientifiques et à d’autres typologies, notamment littéraires et artistiques. Le texte de recherche en SHS se retrouve par ailleurs d’autant plus troublé dans son mode d’existence que son passage à une condition numérique a accentué et multiplié les modalités de dissociation entre sa « présentation » et son « contenu » sous le régime de l’éditorialisation.

Le problème de la matérialité dans le texte « post-numérique » de recherche

Dans le contexte « post-numérique » de la publication contemporaine14 , le statut ambigu de la matérialité des textes de recherche est amplifié par la difficulté à qualifier la matérialité des technologies numériques elles-mêmes. Durant les dernières années, le développement massif des centres de calculs, bases de données et autres infrastructures de télécommunication – et les enjeux économiques, énergétiques et écologiques que ce dernier soulève – a permis de rendre évidente l’impropreté d’une qualification des dispositifs numériques comme des environnements « immatériels » ou « dématérialisés ». Cela dit, la matérialité du texte numérique est tout de même complexe à qualifier parce qu’une multiplicité des procédures de représentation font exister les textes numériques à travers plusieurs lieux physiques en même temps15 . Le caractère multisitué de cette matérialité se double de la relation originale qu’induisent les technologies numériques entre la physicalité des inscriptions et les procédures d’abstraction dont elles peuvent être l’objet. En ce sens, le philosophe du numérique David Berry a-t-il proposé une définition de la matérialité des dispositifs numériques comme un « mille-feuille » à la fois multi-situé et hétérogène du point de vue du statut de ses composantes, car constitué de « couches » tantôt « physiques » et tantôt « logiques ». Cette définition permet de négocier la relation entre physicalité et manipulation abstraite selon un empilement progressif plutôt qu’une séparation stricte entre les dimensions physiques et abstraites du numérique :
Bien que non immatériel, le numérique est constitué dʼune série complexe de couches abstraites qui permettent aux programmeurs de travailler et de coder dans une machine abstraite déconnectée logiquement de la matérialité du silicium sous-jacent.16 (D. M. Berry, 2015, p. 46)

La matérialité du texte de recherche numérique pose également problème dans la mesure où elle tendrait intrinsèquement à favoriser des opérations de décontextualisation et de « délocalisation » des textes. Une telle approche suppose de considérer que les technologies recèlent une tendance qui définit pour elles des gestes opératoires spécifiques et dialoguent avec les activités humaines selon leur dynamique propre, ainsi que l’a proposé l’anthropologue André Leroi-Gourhan (Leroi-Gourhan, 1943). En ce sens, l’ingénieur et philosophe Bruno Bachimont fait valoir, à travers la notion de tendance technique du numérique (Bachimont, 2004), que les procédures computationnelles favoriseraient dans l’écriture des textes numériques – et donc leurs conceptions – un ensemble de « tropismes » centrés sur l’abstraction des « contenus » et leur manipulation indépendamment de leur contexte initial d’élaboration ou de fréquentation :
Le numérique a amplifié et naturalisé ces pratiques dans la mesure où les processus de fragmentation / recombinaison et de désémantisation / resémantisation lui sont constitutifs. Les systèmes dʼécriture numériques proposent des fonctions dʼécriture, qui répondent à des fondamentaux, ou tropismes, de lʼécriture numérique – comme la manipulabilité, lʼabstraction, lʼadressabilité, lʼuniversalité et le clonage […].  (Crozat, 2012)
L’influence des principes de méthodologie de conception informatique sur les pratiques d’écriture est également un facteur d’explication. En effet, le principe de la « séparation des préoccupations » (separation of concerns) est l’un des préceptes les plus partagés et les plus intégrés – matériellement et méthodologiquement – dans l’ensemble des productions de la culture informatique (Hürsch & Lopes, 1995). Ce dernier désigne une méthodologie de travail mais aussi une architecture technique qui consiste à découper un projet informatique en petits modules destinés à résoudre des problèmes circonscrits. En compartimentant ainsi la résolution des problèmes et l’architecture technique qui en découle, le niveau de complexité associé à chaque module est réduit et maîtrisé. D’autre part, cela permet également d’organiser une division du travail dans la fabrique du code. Ainsi, par exemple, dans le développement informatique lié aux sites web, il est de coutume de séparer le travail informatique relatif à la mise en place d’une base de donnée et du serveur capable d’en assurer la médiation (ce qu’on appelle le back end) et la conception des interfaces affichées aux utilisateurs (ce qu’on appelle le front end). Ce dernier poste est même parfois divisé en deux, entre un ingénieur front-end qui s’occupera de l’architecture technique globale de l’application, et un web designer qui assurera notamment l’intégration graphique de l’interface et le codage des règles de mise en forme qui lui sont associées. La chercheure en media studies Tara McPherson a décrit, à travers une analyse du système d’exploitation UNIX, la séparation des préoccupations et les valeurs de modularité, de séparation, et d’abstraction qu’elle implique, comme l’un des principes culturels les plus influents de la seconde partie du vingtième siècle (McPherson, 2018, pp. 44‑88). Dans ce cadre, le matérialité du texte est directement problématisée par les pratiques de conception dont la disjonction en une série de problèmes compartimentés (« la gestion des données », « la génération des documents », « l’affichage à l’écran », etc.) est la condition d’une prise en charge efficace et collective dans la conduite des projets informatiques. La conception et la conduite de projets liés à la fabrication de logiciels d’écriture, d’édition et de diffusion des textes de recherche en condition numérique est généralement traitée de la même manière que tout autre projet informatique, et la « séparation des problèmes » y est donc la règle. Ce cadre – rarement questionné – opère alors comme un nouveau facteur de dissociation de la matérialité des textes numériques et de leur manifestation physique en tant que documents reconnaissables.
La capacité à reconnaître les différentes version d’un document comme étant « le même », nécessaire d’un point de vue social pour garantir une « référence commune » apte à être discutée collectivement, se présente comme une autre nécessité justifiant d’une disjonction de la matérialité du texte. Elle était jadis intrinsèquement impliquée par le mode de production technique de l’édition imprimée, caractérisé par l’impression de séries d’exemplaires identiques à chaque édition. Elle n’est plus garantie dans le cadre des documents électroniques. Bruno Bachimont et Stéphane Crozat posent ainsi « l’objectivité » du contenu comme l’un des enjeux prégnants des pratiques d’écriture numérique : dans la mesure où le document numérique est intrinsèquement falsifiable, car non porteur d’une authenticité garantie par son unité physique, sa matérialité ne peut pas être l’instrument, pour les lecteurs, de la reconnaissance d’une quelconque fidélité à une version canonique. « L’objectivité du contenu » apparaît alors comme la condition de survie de la dimension sociale de la lecture, c’est-à-dire de la capacité pour des lecteurs différents de discuter des « mêmes » contenus indépendamment des différentes formes reconstruites par le numérique17 . Cela implique alors la conceptualisation de ce que ces auteurs appellent un « invariant » permettant de donner une consistance au texte malgré la diversité de ses manipulations, de ses mises en formes et de reproductions dans les environnements numériques :
L’objectivation consiste dans le fait que l’inscription constitue un objet appréhendé dans son autonomie et sa cohésion propres. Le contenu est un objet qui persiste à travers les lectures auquel il est toujours loisible de faire référence. L’objectivité du contenu s’instrumente à travers des inscriptions faisant référence, le fixant dans une forme fixe et pérenne.  (Bachimont & Crozat, 2004, p. 9)
Par ailleurs, l’existence du document numérique sous le régime de l’éditorialisation18  conduit les textes scientifiques à exister via leur reformulation perpétuelle à travers une diversité de supports et de contextes d’énonciation. Comme on l’a vu, les jeux de traduction impliqués par la conjonction d’environnements logiciels différents entre auteurs et éditeurs sont l’un des facteurs d’explication d’un tel désintérêt pour l’inscription sensible des textes. Les diverses indications fournies par les écrivains en termes de présentation visuelle des textes sont en effet reprises par les professionnels de l’édition qui les formatent en fonction des contraintes de leurs systèmes spécifiques de production. De plus, une fois un document-publication effectivement « publié » par une instance éditoriale donnée, le régime de l’éditorialisation implique qu’il continue à être ré-énoncé et transformé dans une diversité de formats : il existera comme un ouvrage imprimé au copieur puis griffonné et biffé, puis comme un document PDF annoté à travers tel ou tel logiciel de lecture, en passant par une page web mise en forme par un moteur de gestion de contenu, etc. – et les décisions relatives à leurs qualités graphiques, kinesthésiques et corporelles, seront alors généralement prises en charge par des appareils et logiciels de lecture externes19 . Ces qualités sont donc rarement valorisées comme des dimensions potentiellement porteuses d’un sens spécifique aux recherches et arguments auxquels ils se rapportent dans le temps de l’écriture. En ce sens, alors que la fréquentation des écrits de recherche ne s’est jamais faite selon des supports et des appareils aussi diversifiés qu’aujourd’hui, le polymorphisme documentaire, à savoir la capacité des documents numériques à être doté d’une multiplicité d’aspects simultanés (Crozat, 2012), a pour effet paradoxal une désintensification de leur dimension incarnée et sensible dans les pratiques d’interprétation et de production de sens.
Enfin, les chercheurs ne portent généralement pas grande attention à l’inscription matérielle des documents-publications parce que la valeur socioprofessionnelle et informationnelle de ces derniers est définie par sa capacité à être soumise à des procédures d’extraction de contenu qui leur permettent d’être « comptables » et « trouvables » à partir d’une diversité de points d’entrée, comme on l’a vu dans le premier chapitre. Selon cette dernière perspective, l’enjeu principal de la conception des environnements de communication scientifique est alors de permettre la circulation optimale de contenus se voulant « structurés » – selon le terme consacré – de la manière la plus indépendante possible des systèmes de traitement, de consultation, et de recherche. Ainsi, il conviendrait dans cette optique de concevoir le texte de recherche comme une information immatérielle et interopérable permettant de déléguer localement des formes de « présentation » adaptées à des contextes d’usage particuliers – par exemple pour la recherche d’information, la lecture soutenue ou cursive, l’annotation, l’évaluation, etc. Ainsi, dans le contexte contemporain de l’éditorialisation, la « disponibilité manipulatoire » (Crozat, 2012) des textes semble prévaloir et précéder les modalités de fréquentation relatives à leur « affichage » en tant que documents-publications : les chercheurs préfèreraient en ce sens que leurs écrits soient « trouvés » plutôt que « lus ». La matérialité du texte de recherche et sa présence dans le temps de l’écriture se présente alors comme accessoire, presque excédentaire, en tous les cas négligeable en regard d’autres enjeux. De fait, elle devient l’expression d’une esthétique de « basse définition » (Thély, 2012) caractérisée par l’absence d’intentionnalité plastique et la prééminence de procédures automatisées pour la production des formes documentaires, indifférente et donc perçue comme inopérante vis-à-vis des spécificités des « contenus » manipulés et fréquentés.
Ainsi, en plus des problèmes liés à la matérialité des textes de recherche dans la culture imprimée évoqués dans les points précédents, les dimensions distribuées, hybrides et éphémères du texte numérique contemporain appuient encore davantage des conceptions qui dissocient et séparent la physicalité des supports et la présence sensible des documents d’une part, et les pratiques intellectuelles avec lesquelles ces dernières dialoguent d’autre part. Dans un contexte « post-numérique » où les procédures computationnelles touchent la quasi-totalité des documents-publications de recherche – y compris les documents imprimés – ces conceptions instaurent un contexte d’inattention globale à la matérialité des textes qui peut tendre à la réduire à la « manifestation observable » (Broudoux et al., 2005) dans une situation spécifique d’une entité d’ordre supérieur. Afin de mener une enquête en design, ce contexte doit être déjoué par la stabilisation d’un équipement conceptuel à même d’interroger le rôle de la matérialité des textes dans les pratiques de l’écriture et de l’édition de recherche contemporaines.

Une approche de la matérialité du texte de recherche dans un contexte distribué et réticulaire

J’ai dans un premier temps étudié les discours et les pratiques qui participent d’une forme de disjonction de la matérialité des textes de recherche « post-numériques » dans les pratiques normales attachées à la publication en SHS. Il s’agit maintenant d’opérer un mouvement de reconstruction conceptuelle en mobilisant des recherches qui permettent, au contraire, de nommer et d’étudier les assemblages et les échanges qui s’opèrent entre les propriétés physiques et mécaniques des environnements de production des textes et les pratiques d’élaboration de sens qui les investissent.

La matérialité comme propriété dynamique, émergente et performative

La tradition de l’histoire du livre a fourni des fondements solides pour une appréciation non « disjointe » de la matérialité textuelle. Dans ce cadre, Roger Chartier a formalisé et développé l’hypothèse selon laquelle « les significations multiples et mobiles dʼun texte sont dépendantes des formes à travers lesquelles il est reçu par ses lecteurs (ou ses auditeurs) » (Chartier, 1989). Une telle hypothèse implique de considérer la pratique des textes comme un processus historiquement déterminé et variable selon les contextes et les époques. Une telle position nécessite alors d’aller contre une certaine conception idéalisée des textes en postulant que les formes des supports agissent tout autant que les « contenus » eux-mêmes dans l’élaboration du sens :
Ceux-ci [les lecteurs], en effet, ne sont jamais confrontés à des textes abstraits, idéaux, détachés de toute matérialité : ils manient des objets dont les organisations commandent leur lecture, partant leur appréhension et leur compréhension du texte lu. Contre une définition purement sémantique du texte, il faut tenir que les formes produisent du sens, et quʼun texte stable dans sa lettre est investi dʼune signification et dʼun statut inédits lorsque changent les dispositifs de lʼobjet typographique qui le proposent à la lecture (Chartier, 1989, p. 1509)
Dans le même sens, dans le champ de la bibliographie matérielle anglo-saxonne – dont Roger Chartier s’est présenté comme l’un des passeurs dans le champ francophone – le bibliographe Donald McKenzie – fait valoir le livre comme « forme expressive ». Par la célèbre formule form effects meaning20 , il propose le projet scientifique de replacer la matérialité des textes dans l’étude de la physicalité des supports. Une telle approche implique aussi de relocaliser l’étude de la matérialité des textes imprimés dans les dynamiques et les contextes sociaux qui les ont vu naître, et McKenzie construit ainsi une « sociologie des textes » qui cherche à comprendre l’« arrière-plan de conventions humaines, d’attentes, de pratiques et de procédures » (McKenzie, 2002, p. 208) qui dialogue avec les objets matériels pour construire des activités de lecture, d’édition et d’écriture :
Les intentions d’un auteur quand il a écrit un texte donné, celle des imprimeurs et des libraires quand ils ont décidé de la forme de sa publication, les sens différents que ses lecteurs lui ont donné sont autant de questions qu’aucune histoire du livre ne saurait éluder.  (McKenzie, 1986/1991, p. 39)
Ces approches liées à la bibliographie et à l’histoire du livre peuvent être complétées parallèlement par quelques travaux dans le champ de l’anthropologie, et notamment les études de Jack Goody sur l’inscription graphique de l’écriture. En étudiant des formes écrites non transposable dans le langage oral (la formule, la liste et le tableau), lʼanthropologue démontre que l’écriture est une « technologie de l’intellect » à part entière qui n’est pas réductibles à un simple enregistrement de la parole ou représentation du langage, car elle est à même de bouleverser les « modes de pensées » dʼune société, c’est-à-dire ses activités cognitives (processus de connaissance, catégories mentales, représentations du monde, mode de raisonnement) et son organisation sociale (Goody, 1979). Une telle approche demande d’admettre une forme de rationalité propre associées à l’inscription physique de l’écrit – une « raison graphique » – à travers laquelle activités cognitives et pratiques matérielles seraient liées. 
Indissociable d’une prise en compte de la matérialité de l’écriture, le travail plus contemporain de l’historienne de l’art Johanna Drucker appuie aussi l’idée que la structuration graphique et l’instanciation typographique des textes ouvrent de nouvelles possibilités par leur participation de la production du sens (Johanna Drucker, 2013a). Elle se concentre en ce sens sur certaines pratiques « d’écriture diagrammatique » qui exposent de manière indéniable la manière dont les productions graphiques soutiennent aussi le travail intellectuel :
Sans échafaudage formel, lʼécriture ne fonctionnerait pas. Un tableau généalogique qui nʼaurait pas les moyens de suivre les lignées ou de distinguer une génération dʼune autre ne remplirait guère ses fonctions de base, à savoir garantir les droits à la propriété, à lʼidentité ou au pouvoir. […] Ces relations ne sont pas seulement exprimées dans sa forme, elles sont faites dans son format.21 (Johanna Drucker, 2013a, pp. 89‑90)
La prise en compte de la dimension graphique de l’écriture implique également une remise en cause de la dimension arbitraire de la relation entre signifiant et signifié dans le système linguistique proposé par Saussure. En effet, cette dimension graphique demande d’abord de prendre en compte la matérialité comme l’expression d’un ensemble de contraintes qui empêchent la production de certains signes au bénéfice d’autres. Par ailleurs, les dimensions matérielles – et graphiques – des signes sont porteuses de propriétés spécifiques, dont Drucker nous demande au moins d’admettre qu’elles produisent une inflexion sur la signification. Drucker désigne en ce sens l’« inflexion matérielle » comme une « faille » dans le système des signes saussurien qui manifeste l’importance des substrats physiques dans toute situation de signification :
Je suggère que les propriétés spécifiques dʼéléments graphiques évidents, bien que souvent inaperçus, apportent une contribution importante à la production de la signification – que lʼexpressivité de ces « inflexions » est plus que superficielle, et peut et doit être comprise comme partie intégrante de la textualité.22 (Johanna Drucker, 2009, p. 162)
L’inflexion matérielle du signe déjoue alors la conception représentationnaliste de la matérialité textuelle, impliqué par l’arbitraire du signe saussurien. Cette dernière est par ailleurs d’autant plus mise en évidence par les technologies numériques. Ainsi, la chercheure en littérature N. Katherine Hayles a elle aussi critiqué l’arbitraire du signe saussurien à travers une analyse sémiotique du code informatique. Elle démontre que le fonctionnement en « couches » d’abstraction des systèmes numériques implique nécessairement de connecter les processus de significations aux substrats physiques et mécaniques dont ils sont issus. À ce titre, N. Katherine Hayles décrit les fonctionnements informatiques comme la manifestation d’une continuité entre les pôles de l’« incorporation » et de la « représentation » propre à tout langage :
À mesure que l’on remonte vers la langue naturelle, l’inscription s’éloigne de l’incorporation et devient signe, c’est-à-dire moins performative que représentative, et de fait plus abstraite, effaçant son substrat matériel. Repenser la langue naturelle à partir du code permet paradoxalement de réintroduire la matérialité du signifiant […].  (Hayles, 2015)
Ces propositions permettent ainsi de déjouer les cadres conceptuels qui favoriseraient une disjonction de la matérialité du texte de recherche contemporain. Mais elles appellent aussi à requalifier les relations qui s’établissent entre les pratiques savantes d’interprétation – notamment de lecture et d’écriture – et les environnements physiques avec lesquelles elles dialoguent. En ce sens, pour Johanna Drucker, l’inscription du langage dans un substrat physique apte à le « configurer » (Johanna Drucker, 2009, p. 148) implique de considérer la pratique de l’interprétation savante dans le cadre d’une interaction plutôt que comme la « transmission mécanique » et unidirectionnelle d’un sens depuis le support qui le représente vers « l’esprit » de l’inteprétant. En ce sens, elle propose que les activités d’interprétation soient décrites sur le registre de la « provocation », c’est-à-dire d’une relation non-causale et non-déterministe entre pratiques et supports, une matrice pour un dialogue inventif davantage qu’un conduit permettant de prédire les effets de la physicalité sur le sens produit. Ainsi, à l’opposé d’une approche mécaniste de la relation entre physicalité et pratiques de production de sens – qui considérerait celle-ci comme une représentation ou une transmission d’information – la matérialité du texte doit plutôt être entendue sur un mode probabiliste.
En ce sens, et face au problème spécifique de la matérialité du texte dans le contexte « post-numérique » contemporain, le travail de Katherine Hayles l’a conduite à élaborer une définition de la matérialité comme une propriété qui ne préexiste pas à nos manières de faire sens avec la physicalité des inscriptions et des supports, mais qui émerge du dialogue entre ces derniers. Ce qui définit la matérialité d’un texte relève alors moins de ses qualités ou propriétés immuables que d’un jeu entre ses caractéristiques physiques et les pratiques de production de sens qui en ont animé les auteurs ou les lecteurs. La « matérialité » du texte émerge alors du triple jeu entre le support, le « contenu » et l’activité des individus en situation d’interprétation. La matérialité peut alors être décrite comme ce qui « occupe une zone frontalière – ou mieux, agit comme un tissu connectif – joignant le physique et le mental, lʼartefact et lʼutilisateur »23 (Hayles, 2004, p. 72). Elle est donc marquée par un mode d’existence émergent vis-à-vis des pratiques et des « stratégies » qui la font exister à un moment et dans un contexte situé. 
Par ailleurs, la dimension émergente de la matérialité implique qu’elle est co-produite par les activités qui la font apparaître : en cela, elle est performative. Selon les théories initialement énoncées dans les travaux du philosophe John Austin, la performativité désigne le type d’actes de langage dans lesquels « produire l’énonciation revient à exécuter une action » (Austin, 1962/1991, pp. 41‑43) – comme, par exemple, une promesse ou une déclaration de mariage. En ce sens, pour Johanna Drucker, la matérialité textuelle est performative parce que les caractéristiques physiques et graphiques d’un document, ou ce qu’elle appelle son format24 « met en œuvre une production de valeur, il ne la représente pas, mais permet de la porter, de lʼexécuter »25 (Johanna Drucker, 2013a, pp. 89‑90). La matérialité textuelle est alors pensée dans les termes de ce qu’elle fait à la relation entre physicalité et pratiques, plutôt que de ce qu’elle est26 . Une telle conception est ainsi indissociable d’une compréhension des processus interprétatifs comme performances durant lesquelles les activités de lecture et d’écriture consistent moins à effectuer un travail d’élucidation que de création interprétative. La matérialité performative suggère alors que la « nature » d’un texte doit être compris en termes pragmatiques davantage qu’« ontologiques »27 , et toujours connectée aux pratiques de production de sens qu’elle implique sur un registre ouvert et dynamique :
Aucun texte nʼest « transféré » tel quel, comme un seau de charbon déplacé le long dʼun convoyeur. […] Le concept de matérialité performative a ici un double sens. Dans le premier sens, sur lequel je me suis concentré, la matérialité est comprise comme la production dʼun sens en tant que performance, tout comme tout autre « texte » est constitué par une lecture. […] Dans le second sens, la matérialité performative suggère une approche du design dans laquelle lʼutilisation sʼancre dans le substrat et la structure, de sorte que le modèle du contenu et ses expressions évoluent ensemble. La « structure du savoir » devient un « schème de connaissance » qui circonscrit lʼutilisation en même temps quʼil la provoque. Lʼidée dʼun utilisateur-consommateur est remplacée par celle dʼun fabricant-producteur, un artiste-interprète, dont la performance modifie le jeu.28 (Johanna Drucker, 2013b)
Fort de cette approche, il s’agit maintenant d’interroger la matérialité performative et émergente des textes dans le contexte spécifique des environnements numériques d’écriture et de publication contemporains.

La matérialité du texte numérique, entre interfaces et protocoles

La dimension distribuée des documents-publications dans le contexte contemporain conduit naturellement à déplacer l’attention depuis les documents eux-mêmes vers les divers environnements – de lecture, d’écriture, d’édition – qui permettent de les manipuler. En ce sens, les traditions portées par l’histoire du livre et la bibliographie matérielle ont continué à être développées dans les nombreuses recherches qui portent sur les dimensions culturelles et sociales des technologies numériques. Ces recherches se retrouvent particulièrement dans le champs des cultural studies anglo-saxonnes – qui prennent tantôt le nom de new media studies, de software studies ou encore de digital studies – et dans le champs des Sciences de l’Information et de la Communication (SIC) francophones29 . Elles permettent alors de mettre en dialogue une approche performative et émergente de la matérialité avec les tissus socio-techniques et culturels dans lesquels toute pratique savante se voit immergée.
Dans ce contexte, plusieurs textes dans le champ des software studies ont étudié les façons dont les logiciels d’écriture et d’édition peuvent influencer les conceptions intellectuelles et les manières de faire de leurs utilisateurs, soit leur manière d’effectuer la performance de leurs textes à travers leurs interfaces de rédaction textuelle. Matthew Fuller a ainsi décrit comment l’organisation de l’interface de Microsoft Word pouvait communiquer la conception productiviste du travail d’écriture dont elle est le fruit à travers ses multiples barres d’outils et sa « montagne de fonctionnalités ». Il a ainsi tenté de resituer les logiciels numériques d’écriture dans une « histoire de la littératie […] pleine d’instances des technologies de l’écriture qui se sont emparé sans consentement des structures censées les contenir – des technologies qui dans le même temps qu’elles ouvrent les choses, instaurent de nouvelles normes et demandes »30 (Fuller, 2003, p. 139). Matthew Kirschenbaum, quant à lui, a proposé une histoire littéraire des logiciels de traitement de texte permettant de démontrer que « nos instruments de composition, qu’il s’agisse d’une [machine à écrire, nda] Remington ou d’un Macintosh, servent tous à focaliser et amplifier notre imagination de ce qu’est l’écriture »31 (Kirschenbaum, 2016). Enfin, Lori Emerson a décrit comment la matérialité des environnements dʼécriture avait pu être utilisée par des écrivains et écrivaines dans un dialogue créatif avec leurs pratiques dʼinvention littéraire et artistiques. Les technologies dʼécritures auraient ainsi tracé dans le temps et selon les contextes une diversité « d’interfaces » entre lecteurs, auteurs, et activités d’écriture (Emerson, 2014).
À travers ces études32 se dessine lʼidée que les interfaces des logiciels dʼécriture sont intimement liées à la performance de certains modèles de la matérialité des textes, selon un double point de vue. En amont, les logiciels ont été conçus dans un contexte socioculturel précis sur la base dʼune certaine vision de ce quʼest lʼécriture qui se traduit dans la disposition de lʼinterface graphique et des fonctionnalités proposées. En aval, les utilisateurs du logiciel et leurs pratiques dʼécriture sont influencés par lʼimaginaire et les procédures induites dans la disposition de lʼinterface proposée. Le caractère probabiliste de la relation entre substrats – logiciels – et pratiques de production de sens se voit alors contraint et « conditionné » partiellement par les stratégies de production de sens des concepteurs d’interfaces. Cependant, dans le cadre des pratiques effectives des chercheurs qui m’intéressent ici, cette approche pose problème. En effet, la diversité des logiciels utilisés par les différents acteurs de l’édition et les différentes états auxquels sont soumis les textes durant le processus éditorial induit une forme d’« esthétique distribuée » (Lovink, 2013), notamment impliquée par la division du travail entre auteurs et éditeurs, qui rend peu pertinente la seule étude des interfaces d’écriture à l’œuvre dans la préparation des documents.
        En ce sens, la dimension distribuée de nos environnements d’écriture contemporains demande de se poser la question des objets d’études les plus appropriés pour une étude de la matérialité des textes en contexte « post-numérique ». À ce titre, les objets d’analyse des premières software studies ont été critiqués pour leur attention trop grande aux surfaces et écrans au détriment d’autres dimensions de notre expérience des technologies numériques. Des chercheurs tels que Nick Montfort ont ainsi soutenu la nécessité de se prévenir d’une forme « d’essentialisme écranique » dans l’étude des matérialités numériques (Montfort, 2005) réduisant l’analyse culture des médias numériques à leur seule manifestation à l’écran.
Par ailleurs, d’autres critiques des premières media studies reprochent une forme de déterminisme technologique à des approches qui semblent obsédées pour la recherche de propriétés spécifiques pour les nouveaux médias numériques. Une exemplification de cette tendance peut se trouver dans le geste théorique de Lev Manovich vis-à-vis des « nouveaux médias », pour lequel ce dernier a tenté de définir un ensemble de « propriétés » et de caractéristiques formelles (Manovich, 2001/2010). En ce sens, Alexander Galloway a critiqué dans les approches néo-modernistes de l’étude culturelle des médias numériques – au premier rang desquelles celles de Lev Manovich – une conception excessivement essentialisante (Galloway, 2012)33 , au détriment d’une analyse de leur inscription dans des pratiques sociales et des structures de pouvoir. Galloway dénie en ce sens aux médias numériques tout rapport avec la représentation34  dans la mesure où « l’effet d’interface » des technologies numériques se présente, paradoxalement, comme la capacité des technologies numériques à se faire les vecteurs de médiations sans contenu ontologique ou épistémologique propre : « l’ordinateur n’est pas un objet, ou un créateur d’objets, c’est un processus ou un seuil actif opérant la médiation entre deux états. » 35 . Ainsi, pour Alexander Galloway le mode d’existence des technologies numériques doit plutôt être entendu comme l’expression d’une puissance de modélisation et de manipulation, que sur un rapport quelconque entre un référent et un référé. Une telle attention aux procédures impliquées par les technologies plutôt qu’aux formes et aux propriétés des objets médiatiques se retrouve dans l’attention portée par Galloway à l’action des protocoles dans les sociétés contemporaines.
Dans la lignée de la description, par Michel Foucault, de certains dispositifs de pouvoir comme des « diagrammes » qui organisent des fonctions indépendamment de tout contenu ou situation spécifique (Foucault, 1975), Galloway approche le concept de protocole – qu’il définit comme « tout type de comportement correct et approprié au sein d’un système spécifique de conventions » (Galloway, 2006, p. 7) – comme le diagramme de pouvoir propre à une société décentralisée et distribuée. En tant qu’« ensemble de règles définissant une norme technique », un protocole représente en effet «un type de logique de contrôle qui opère en dehors du pouvoir institutionnel, gouvernemental ou commercial, même s’il a des liens importants avec les trois » (Galloway, 2006, p. 74). En ce sens, afin d’analyser la matérialité des textes numériques dans le contexte de l’éditorialisation, plutôt que de s’intéresser à des situations précises de rencontre avec ces derniers, il est peut-être plus pertinent de porter son attention sur le rôle de la matérialité dans ce que les protocoles cadrent et organisent, c’est-à-dire sur les transactions qui font exister les documents-publications via leur traduction depuis une situation vers une autre.
Considérer la matérialité selon la relation des pratiques savantes avec les transactions et les protocoles qu’elles côtoient plutôt que des logiciels ou des interfaces spécifiques demande alors de déplacer l’analyse depuis une étude des médias et des objets qu’ils produisent vers ce que le chercheur en sound studies Jonathan Sterne a nommé la médialité. Pour ce dernier, la médialité renvoie à la dimension relative et différentielle des médiations techniques intervenant dans les pratiques culturelles, qui fait exister leur influence sur les pratiques sur le registre de rapports plutôt que de propriétés intrinsèques ou d’un « déterminisme » unidirectionnel et prévisible. Ainsi, « la médialité du média ne repose pas simplement sur le matériel, mais dans son articulation avec des pratiques singulières, des manières de faire, des institutions et même, dans certains cas, avec des formes de croyances » (Sterne, 2012/2018, p. 32). Dans ce contexte, pour Jonathan Sterne, l’étude des conditions matérielles de l’expérience doit se focaliser sur les « petits mécanismes » instaurés dans les normes et autres codes à l’œuvre dans les fonctionnements des technologies et leurs relations aux pratiques interprétatives. En accord avec une approche performative et émergente de la matérialité, cette conception demande de se départir d’une approche déterministe de la médiation opérée par les technologies vis-à-vis des pratiques qu’elles entendent équiper, pour plutôt adopter une attitude d’analyse à des formes de « causalité relationnelle non linéaire, [soit] un mouvement d’un ensemble de relations à un autre » (Sterne, 2012/2018). Cette approche doit alors être située dans le contexte des transactions et des reformulations multiples qui construisent l’espace de la publication de recherche contemporaine.

La matérialité du texte « post-numérique » comme expression d’une performativité transactionnelle et distribuée

Dans un contexte dominé par la circulation des textes en réseau et leurs reformulations perpétuelles sous des formes imprimées et écraniques, le statut de la matérialité textuelle dans les pratiques de recherche relève des conditions d’organisation et de circulation qui les font exister. À ce propos, dans le champ des humanités numériques, Johanna Drucker et Patrick Svensson ont roposé le concept de middleware intellectuel36 pour désigner l’ensemble des « protocoles de médiation et de remédiation » qui « introduisent une inflexion à travers l’organisation » (Johanna Drucker & Svensson, 2016) dans les environnements numériques qui participent de l’équipement du travail savant. Il s’agit via cette proposition conceptuelle de comprendre comment s’articulent les programmes intellectuels avec les pratiques matérielles des textes numériques, via l’enchevêtrement temporel d’une série de « couches » (layers) constituées d’un « ensemble changeant de protocoles, de conventions et d’attentes »37 . Cette approche relationnelle et processuelle de la matérialité implique alors nécessairement de concentrer l’analyse sur « les plateformes, les structures de données, les formats, et les ontologies qui ont rapidement normalisé et ainsi naturalisé nos manières de penser à propos de la production créative et intellectuelle dans les humanités numériques »38 . Il ne s’agit donc pas d’étudier directement les interfaces visuelles qui concerneraient pratiques d’écriture associées à la publication, mais bien certains processus et mécanismes qui structurent le contenu et le contexte d’usage de ces mêmes interfaces.
Les middlewares intellectuels sont donc l’expression d’une approche processuelle et distribuée de la matérialité, qui ne se focalise pas sur l’analyse d’une interface ou d’un document en particulier, mais interroge plutôt le commerce entre les multiples transactions et procédures impliquées par les environnements numériques éditoriaux et les pratiques de production de sens des chercheurs. Il faut bien préciser ici que les middleware sont ancrés dans des procédures mécaniques et fonctionnent grâce à un ensemble vaste d’infrastructures et de systèmes physiques. Cependant, c’est dans l’articulation procédurale entre une myriade d’intermédiaires que se loge leur influence. De ce fait, ils peinent à être saisis et se retirent facilement hors de l’attention analytique, parce qu’ils se situent « dans un espace intermédiaire entre le contenu et sa consommation, comme une boîte noire de procédures et d’opérations organisationnelles invisibles à la vue »39 (Johanna Drucker & Svensson, 2016, p. §23). Drucker et Svensson qualifient en ce sens la discrète action des middlewares comme celle d’une performativité transactionnelle qui provoque des situations de signification par les transformations et les métamorphoses qu’elle qu’elle organise et qu’elle structure – plutôt que par des qualités physiques statiques, d’ordre visuel par exemple.
La performativité transactionnelle des middlewares intellectuels est ainsi une expression de la performativité de la matérialité en général, mais correspond aux fonctionnements en réseau et aux multiples reformulations qui caractérisent les pratiques textuelles contemporaines. Une telle conception permet de décrire comment des normes, des protocoles et des formats participent de la formation de « systèmes énonciatifs », c’est-à-dire de médiations qui affectent tout autant ce qui peut être dit avec un environnement technologique, que la manière dont nous sommes « dits » par les processus qui font fonctionner les plateformes et autres environnements numériques de l’écriture contemporaine.
Dans un tel cadre d’analyse, l’étude de la matérialité des textes demande de se départir d’une approche qui entendrait, dans la relation d’interprétation qui construit la matérialité à l’interface entre « artefacts » et « individus », associer la dimension documentaire du document-publication à l’identification d’objets particulier – le livre, l’article, l’interface logicielle, etc. Un tel cadre demande plutôt d’embrasser les multiples opérations performatives qui construisent le sens des documents dans la relation entre plusieurs acteurs, sur un registre distribué et ontologiquement relationnel. Il demande ainsi de se rendre sensible à la « configuration contingente dans un flux dynamique de multiples co-dépendances »40 (Johanna Drucker, 2014a, p. 21) du champ de l’expérience à l’intérieur duquel s’opèrent les pratiques interprétatives qui dialoguent avec des « contenus » sur un registre probabiliste et imprévisible. Une telle approche de la matérialité fait alors exister les documents-publications selon un mode d’existence que Johanna Drucker qualifie de « conditionnel ». La dimension conditionnelle du document, dans ce contexte, n’est pas l’expression d’une quelconque forme d’immatérialité ou de virtualité, mais plutôt l’expression exacerbée du fait que le document existe à travers la conjonction simultanée d’une multitude de processus qui sont à la fois physiques et intellectuels : en ce sens, le document conditionnel n’est « pas un document spéculatif, ni imaginatif ou imaginé, mais est produit par des protocoles et des processus qui utilisent des conditions structurées comme moyen dʼexécution, de fonctionnement, de sélection et dʼaffichage de lʼinformation »41 (Johanna Drucker, 2014a, p. 25). Un tel cadre d’analyse semble alors pertinent pour analyser la médialité des textes dans le contexte contemporain, parce qu’il permet de penser la matérialité des textes tout en l’inscrivant dans la dynamique de reformulations et de transformations perpétuelle qu’implique le régime de l’éditorialisation.
En conclusion, cette première partie a permis d’approcher la matérialité des textes de recherche numériques dans le contexte d’une multiplication des documents, des interfaces, des procédures et des transformations impliquées notamment par le développement des technologies numériques dans les pratiques d’écriture, de lecture et d’édition de la recherche en SHS. Pour ce faire, il a fallu puiser dans une étude des médias qui s’attache davantage à la dimension processuelle de la matérialité qu’à des interfaces de lecture ou d’écriture spécifiques. Cette approche est capturée par la notion de performativité transactionnelle qui agit en-deçà des interfaces et des écrans pour structurer les expériences et les pratiques. Il s’agit maintenant de porter notre attention sur des objets qui permettraient au mieux de plonger dans le trouble matériel impliqué par les middlewares des publication des chercheurs, et ainsi de reconstituer l’entrelac de pratiques et de discours qui ont pu stabiliser le modèle de la séparation entre « contenu » et « présentation ». 

Les formats de données comme acteurs sémiotiques, esthétiques et politiques

Entre représentation et performance, le texte est dit par les environnements techniques d’écriture et de lecture qui constituent les documents-publications. Dans ce contexte, l’histoire des technologies de l’édition numérique, qui s’étend sur plusieurs décennies, touche des technologies aussi différentes que des appareils électroniques, des systèmes d’exploitation, des logiciels de lecture, d’écriture ou d’édition, ou encore des langages de programmation42 . Ces dernières typologies dialoguent pour construire une histoire polyphonique dans laquelle l’établissement des systèmes techniques est le fruit de l’influence de nombreux acteurs, qui sont parfois des entreprises privées, des organismes de normalisation, des consortiums universitaires, des laboratoires de recherche et d’innovation, ou encore des utilisateurs tels que, dans le cadre de cette enquête, les chercheurs eux-mêmes. Dans ce contexte, je mʼintéresse à la dimension matérielle des outils qui permettent de manipuler et de produire les textes et à la performativité transactionnelle impliquée par la forme technique des « contenus » eux-mêmes43 . La forme du contenu du document-publication doit être décrite du point de vue du « cahier des charges » qui a motivé sa constitution autant que des dynamiques historiques et contingentes qui ont stabilisé son existence dans le système de la communication scientifique.
En ce sens, face à la diversité des environnements et des logiciels qui fondent le rapport des chercheurs à la matérialité des textes, les formats de données des textes qui circulent dans les environnements de la publication de recherche semble être un objet d’étude pertinent. Un format de données désigne une « convention (éventuellement normalisée) utilisée pour représenter des données, soit des informations représentant un texte, une page, une image, un son, un fichier exécutable, etc. » (« Format de données », 2020). Dans le contexte de la publication de la recherche et ses transformations multiples que j’ai décrites précédemment, les formats de données définissent ponctuellement les « contenus » qui se voient continuellement reformulés pour passer depuis un environnement ou un logiciel vers un autre.
Dans nos expériences contemporaines des environnements numériques, les formats de données apparaissent à la périphérie de notre attention, au détour d’une extension de fichier ou d’un en-tête de document. Ils révèlent parfois leur présence dans des moments de dysfonctionnement, face à un format incompatible, inconnu, ou défaillant (Boulétreau & Habert, 2014), nous laissant voir la fragilité du lien entre les « contenus » auxquels on cherche à accéder, et le complexe assemblage qui les sous-tend. 
Les formats de données ne sont par ailleurs que marginalement (ou plus du tout) interrogés théoriquement, à la fois dans le champ de l’informatique et dans celui des études culturelles et sociales des technologies. Du point de vue des informaticiens, ils sont perçus comme des questions stabilisées ou négligeables – en regard d’autres dimensions plus abstraites telles que celles des paradigmes de programmation à utiliser ou des modèle de données. Du point de vue des études culturelles et sociales, ils sont aussi délaissés car considérés comme relevant de questions « techniques » et donc plus difficiles à analyser que des interfaces de logiciels ou d’autres types d’objets culturels directement observables (Dilger & Rice, 2010). Désert aride et fuyant pour l’enquête, les formats relèvent ainsi de ce que David Graeber a nommé des « zones mortes de l’imagination » pour décrire ces objets qui provoquent tellement d’ennui qu’il y est difficile de conduire un travail d’investigation critique interprétative (Graeber, 2015). Pourtant, les formats sont partout dans le fonctionnement des médias informatisés. Ils structurent les textes et influencent leurs modalités de fabrication et de réception par leur existence même, et leur présence latente structure les transactions qui font exister les textes par-delà une diversité de situations, de logiciels et de sites. Il s’agit alors de les décrire comme des acteurs de la matérialité du texte, agissant sur une diversité de registres simultanés sur les cadres et les modèles des pratiques savantes.

Les formats comme médiation technique et esthétique entre des couches de signification

D’un point de vue sémiotique, le format de données est la manifestation de la troublante matérialité des signes manipulés dans l’informatique. Il agit en effet comme une convention opératoire qui permet d’articuler les divers degrés de physicalité et d’abstraction logique qui permettent de faire fonctionner les dispositifs numériques. À l’intérieur d’un système computationnel, l’emploi de la notion de format est en effet relatif à un niveau d’interprétation donné, car il peut tout autant désigner les modalités de traitement d’un signal électronique, le mode d’organisation des inscriptions électromagnétiques sur un disque dur, ou encore les formats de données manipulés par les programmes et langages accessibles aux développeurs et aux utilisateurs sur la base de la plateforme constituée par les systèmes d’exploitation (« Data format », 2016). Dans les théories de l’architecture des programmes informatiques, la figure architectonique de la « pile » (ou stack) est employée pour décrire la manière dont les ordinateurs connectent la physicalité de l’électronique (hardware) à des registres de fonctionnement de plus en plus élaborés (software)44  à travers différentes couches de langages informatiques. Il est alors nécessaire d’établir un ensemble de conventions de communication interne permettant à chaque « couche » d’abstraction de communiquer avec ses couches « voisines », par exemple pour passer du langage binaire au langage assembleur, puis au langage du système d’exploitation, et ainsi de suite jusqu’à l’affichage d’une image de texte à l’écran. Ainsi, si l’on considère les ordinateurs d’un point de vue sémiotique, ainsi que l’a proposé Katherine Hayles, « les différents niveaux de code sont constitués de chaînes imbriquées de signifiants et de signifiés, les signifiés d’un niveau devenant les signifiants d’un autre niveau. » (Hayles, 2015, p. 33). Dans ce contexte, un format numérique correspond à la convention ou, pour ainsi dire, la langue commune à chacune desdites chaînes, qui permet de définir les conditions de signification d’une couche donnée par rapport à sa couche supérieure ou inférieure.
La notion de format de donnée est donc à entendre dans un sens fluide qui ne se limite pas aux conventions signalées par les extensions de fichiers, et qui dépend de la « couche » informatique sur laquelle est portée l’attention analytique. Le format est toujours l’expression d’une relation de discrétisation ou de traduction entre un ensemble de valeurs possibles dites de « bas niveau » – par exemple, des valeurs binaires de 0 et de 1 – et un autre ensemble de plus « haut niveau » – par exemple, des caractères alphanumériques. En ce sens, il est l’instrument de la concrétisation progressive qui « spécialise et concrétise lʼidéalité du numérique en un espace de manipulation possible défini sur des unités élémentaires », ainsi que l’ont décrit Bouchardon et al. :
Ces unités sont déterminées a priori et le format définit ce quʼil est possible de faire avec elles. Il sʼinstaure alors une tension entre le format, technique et mobilisation des unités a priori, et les formes sémiotiques manifestées par ces formats, formes qui sont interprétatives et dégageant a posteriori les unités de sens. Ce qui est manipulable nʼest pas directement ce qui est signifiant, ce qui est signifiant nʼest pas directement ce qui est manipulable.  (Bouchardon et al., 2012, p. 14)
Un format numérique définit donc une série de manipulation possibles pour les opérations de signification, mais en interdit aussi d’autres45 . Il implique des restrictions autant qu’il ouvre des possibilités. Ainsi, les formats matérialisent la rencontre de modèles et d’opérations logiques avec leur instanciation physique, et opèrent donc comme les médiateurs d’un espace de pratiques contingent et spécifique à des conditions d’implémentation, mais également de fréquentation.
À ce titre, les formats de données se situent à l’interface entre des fonctionnements techniques et des expériences esthétiques. Le travail de Jonathan Sterne peut ici de nouveau servir d’appui pour tenter d’articuler les dimensions techniques et sensibles des formats de données textuelles. Pour Sterne, « le terme ‹ format › désigne un spectre entier de décisions qui affectent l’aspect, la sensation, l’expérience et le fonctionnement d’un média, mais aussi un ensemble de règles qui conditionnent le fonctionnement d’une technologie » (Sterne, 2012/2018). En ce sens, le chercheur a décrit comment les discussions à l’œuvre dans la négociation des normes et des formats d’encodage musical – en lʼoccurrence celles du groupe de travail Moving Picture Experts Group (MPEG) au sein de l’organisme de normalisation ISO – avaient conduit à imaginer et réifier toute une série de jugements esthétiques relatifs aux caractéristiques d’une piste musicale qui « sonne bien » (Sterne, 2012/2018, p. 307). Les choix opérés dans le format relèvent alors de la construction d’un « sujet d’écoute » conditionné par un ensemble de compromis industriels, mais également par des choix conduits dans le sens d’une représentation optimale de ce que serait une « bonne » expérience esthétique médiatisée par le format en question46 . Selon le même mécanisme, je fais l’hypothèse que les formats de données associés aux textes de recherche produisent en ce sens un sujet d’écriture spécifique dont l’expérience esthétique de fréquentation des documents-publications est en partie informée par les conditions techniques qui gouvernent la forme des contenus textuels, et les dynamiques d’élaboration industrielle qui ont stabilisé cette dernière.
Dans le mille-feuille matériel du mode de signification des technologies numériques, les formats invitent donc à remettre en question l’idée même d’un « texte brut » dans la mesure où la textualité dont ils opèrent la médiation n’est autre qu’un empilement de processus performatifs dépourvus de « source » ou de « substance » propre. Cela dit, en effectuant leur travail de traduction, les formats mettent en œuvre le pouvoir de modélisation des technologies numériques et participent aussi de la projection de certaines conceptions du texte et de la textualité.

Les formats comme acteurs énonciatifs et performances de modèles textuels

Les formats de données présentent des enjeux épistémologiques et ontologiques, dans la mesure où ils impliquent certaines manières de constituer des connaissances (dimension épistémologique) mais aussi de définir, par la performativité transactionnelle qu’ils impliquent, certains modes de définition sur la nature des textes et notamment leur relation entre « contenu » et « présentation » (dimension ontologique). 
Dans les pratiques de l’informatique, les formats de données sont fortement corrélés et subordonnés à la notion de « modèle de données », qui est la description abstraite des types d’entités et de propriétés manipulables dans le cadre d’un projet informatique47 . Dans ce cadre, le format de données est la formulation ou l’énonciation du modèle dans un certain idiome propre à être interprété par un environnement logiciel ou un autre. Dans le cas des textes de recherche, le format se retrouve alors souvent associé à la pratique plus spécifique du balisage, qui définit un type de formatage numérique particulier qui consiste à enrichir une chaîne de texte écrite en langue naturelle de caractères destinés à une interprétation machinique. Pour décrire l’entrelac constitué entre les formats du balisage et les textes qu’ils encodent, Johanna Drucker a proposé le concept de « métatextes ». Les métatextes sont alors mobilisés sur un registre qui est à la fois, et de manière co-dépendante, pragmatique et épistémologique :
Les métatextes numériques ne sont pas de simples commentaires sur un ensemble de textes. Dans de nombreux cas, ils contiennent des protocoles qui permettent des procédures dynamiques dʼanalyse, de recherche et de sélection, ainsi que dʼaffichage. Plus important encore, les métatextes expriment des modèles du champ de connaissances dans lequel ils opèrent.48 (Johanna Drucker, 2009, p. 11)
Le « métatexte » exprimé selon un format de balisage spécifique opère ainsi dans le même temps une modélisation performative sur les pratiques et les procédures qui permettent de le mobiliser, et une modélisation descriptive qui instancie des présupposés épistémologiques sur la nature des connaissances et des entités représentées par son truchement49 (Johanna Drucker, 2009, p. 15). Les formats opérationnalisent ainsi une série d’hypothèses portant à la fois sur les pratiques et sur les connaissances qu’ils permettent de structurer et de mobiliser.
Le mode d’expression du métatexte n’est cependant pas une représentation transparente du modèle dont il est la formulation. Un format est en effet toujours doté d’une syntaxe particulière qui autorise certains types de relations et interdit d’autres, contraignant les possibilités d’expression du modèle mais imprimant également ses propres inflexions sur les fonctionnements et les significations. Dans les termes de Johanna Drucker, « la morphologie du modèle est sémantique, et non seulement syntactique »50 (Johanna Drucker, 2009, p. 16). L’expression d’un contenu (textuel) à travers un langage de balisage mobilise alors doublement le format dans la mesure où elle est à la fois constituée par la substance et l’expression de l’encodage.
Ainsi, parce qu’elle procède d’une syntaxe spécifique, la matérialité impliquée par un format de données est à la fois une structure en soi et la représentation d’une structure conceptuelle située dans le modèle de données, dont elle est pour ainsi dire la performance ou l’énonciation plutôt que la représentation. Le modèle et le format ne sont pas clairement délimités l’un par rapport à l’autre. En ce sens, dans le champ de l’édition critique et des humanités numériques, l’historien de la philosophie et spécialiste de l’encodage textuel Dino Buzzetti a critiqué l’incapacité de certains formats de données (XML/TEI, qui seront détaillés dans la suite de ce chapitre) à exprimer simultanément plusieurs plusieurs modèles textuels concurrents dans le processus d’encodage d’un texte (Buzzetti, 2002). Pour expliquer ce paradoxe, il propose de mobiliser la théorie sémiotique du linguiste Louis Hjelmslev, fondée sur un modèle quadripartite de la signification qui distingue « forme » et « substance » du signifiant, et « forme » et « substance » du signifié (Hjelmslev, 1953/2000). Dans cette comparaison, on considère que le balisage représente le « signifiant » d’un texte de recherche, alors que le de données en représenterait le « signifié ». Pour Buzzetti suivant Hjelmslev, chacun de ces deux éléments étant doté d’une substance et d’une expression, il est trompeur de considérer le format comme la pure opérationalisation mécanique d’un modèle dont il ne serait que l’expression. Les formats de données sont en ce sens des acteurs énonciatifs.

Les formats comme enjeux de conversation technique dans une économie de la compatibilité

Les formats présentent enfin un enjeu économico-technique et organisationnel. Un format de données est une convention qui vaut par sa reconnaissance de la part d’une procédure logicielle ou d’une autre. C’est la manipulation des données selon un format qui en constitue l’existence de facto. Ainsi, si un format de données peut être objectivé et institutionnalisé sous la forme d’une norme, il se différencie de cette dernière dans la mesure où il n’existe pas en dehors de l’exécution des programmes. De la même manière, un format de données devient un standard quand il est de fait utilisé par une majorité d’utilisateurs et de machines pour remplir un type de tâche donné, mais cette qualité de standard ne dépend que de sa reconnaissance dans un milieu donné – ainsi par exemple, comme je le développerai par la suite, la spécification du format PDF, qui fut diffusée par l’entreprise Adobe dès 1993, ne fut pas institutionnalisée sous la forme d’une norme ISO avant l’année 2008.
Du fait de leur capacité à articuler des transactions à l’intérieur ou entre des machines, les formats articulent des systèmes techniques et les collectifs qui leur sont associés. Leur fragile nature performative et dépendante de l’exécution des programmes en fait l’expression d’une éthique, c’est-à-dire d’un ensemble de règles et d’orientations régulant les manières de conduire des actions (Galloway, 2012). Or, d’abord enjeu exclusif de concurrences et d’ententes économiques privées entre des acteurs industriels, le format est devenu aujourd’hui une question qui touche également les marchés de consommateurs exposés à un environnement logiciel ouvert (Sterne, 2012/2018, pp. 128‑137).
Par corollaire à leur dimension éthique, les formats recèlent donc un enjeu politique. En effet, un format a pour effet « de rendre possibles des compatibilités, mais aussi de provoquer ou de garantir des incompatibilités » (Zerbib, 2015b, p. 17). À ce titre, la question de la propriété intellectuelle et de la disponibilité technique des formats de données utilisés dans les espaces numériques est cruciale pour comprendre les phénomènes de verrouillage ou d’articulation opérés par ces derniers. Un format de données peut être décrit dans un document de spécification accessible à tous – on parle alors de format ouvert – ou implémenté de manière obfusquée par les logiciels qui le manipulent, comme ce fut longtemps le cas pour le format Microsoft Word par exemple – on parle alors de format fermé. Par ailleurs, d’un point de vue juridique, un format est dit propriétaire s’il fait l’objet d’un brevet qui peut s’accompagner de restrictions quant à son utilisation. Il est dit ouvert – de ce fait dans un deuxième sens que celui de l’ouverture de sa spécification technique – s’il est librement utilisable par n’importe quel programme. En différenciant la dimension de disponibilité technique et la propriété légale des formats, on peut comprendre qu’un format propriétaire n’est pas nécessairement un format fermé, et peut donc être partagé dans son usage sans pour autant l’être du point de vue de sa propriété juridiqueUn troisième facteur de complexité relève du mode de gouvernance de l’évolution de la spécification technique du format, qui peut être pilotée par une entreprise unique, confiée à un organisme de normalisation, un consortium d’acteurs, ou une communauté de développeurs – comme c’est le cas pour certains projets de logiciel libre. 
Dans ce cadre complexe, les stratégies d’institutionnalisation de certains formats en standards pour un type d’usage donné ont été maintes fois utilisées comme une arme de guerre économique permettant de capter ou de partager des communautés d’utilisateurs. La diffusion de formats ouverts et propriétaires par des entreprises telles qu’Adobe a permis par exemple d’articuler des ensembles entiers de logiciels et d’organisations en les rendant dépendantes aux spécifications dont ils gardaient le contrôle. Le développement des environnements numériques a cependant contraint progressivement les organisations à ouvrir techniquement et juridiquement certains formats autrefois propriétaires pour les adapter à une logique « d’écosystème » marquée par la circulation des données et la multiplication des logiciels. Cette nouvelle condition a conduit les acteurs industriels du numérique – au premier rang desquels ceux que l’on appelle « GAFAM » pour désigner Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft – à entretenir un rôle plus complexe dans la gouvernance des normes via des activités de lobbying auprès des communautés de développeurs et des organismes de normalisation51 . L’enjeu qui se présente pour les firmes est alors à la fois technique et politique, dans la mesure où les formats deviennent l’instrument de contrôle d’une forme de « conversation technique » (Sterne, 2012/2018, p. 281) à la géographie complexe et à l’iségorie très discutable.
La dimension politique et éthique des formats fait retour sur le caractère contingent des modèles esthétiques, épistémologiques et ontologiques qu’ils projettent sur les pratiques et les expériences. En ce sens, la théorie du format de Jonathan Sterne se construit-elle comme la critique d’un penchant des études médiatiques pour l’essentialisation technologique, qui verrait dans un type de média particulier des propriétés intrinsèques et indépassables dont il s’agirait d’actualiser les potentialités. L’étude des formats permet de mettre à jour la « persistance d’impératifs résiduels dans les coutumes et les sensibilités » (Sterne, 2012/2018, p. 45) charriés par la mise en place d’infrastructures « dotées de leurs propres codes, protocoles, limites et potentialités »52  et construits notamment par une économie de la compatibilité. Ces dernières, résultant nécessairement d’une histoire plurielle et distribuée, paraissent découler d’impératifs technologiques neutres, alors que leurs fonctions culturelles et esthétiques sont historiquement, économiquement et socialement situées.
Il s’agit maintenant, de retracer la stabilisation de certaines conceptions du texte impliquées par les formats de données en usage dans les circuits qui conduisent de l’édition (logicielle) des textes à l’édition (sociale) des documents, entre pratiques d’auteurs et pratiques d’éditeurs. Ce faisant, l’étude de la performativité transactionnelle de ces formats spécifiques et de leur histoire devrait permettre de mieux comprendre comment s’est sédimentée l’idée d’une séparation entre contenu et présentation dans les choix techniques et les modèles de production de la publication normale de la recherche en SHS.

Entre « contenu » et « présentation » : une histoire de la performance du texte dans les formats de données en usage dans les processus éditoriaux

Les formats de données incarnent différents régimes de performativité transactionnelle qui proposent certaines manières de faire sens, de faire forme et de faire fonction, autant qu’ils influent sur les dynamiques socio-techniques de formation des documents-publication et leur mode d’élaboration. Cette influence s’opère sur un registre de causalité non-linéaire et toujours tempéré par la perspective de la conversion des données d’un format à un autre. Elle situe alors la matérialité du texte à l’intersection entre les modalités techniques et sémiotiques de ces opérations de conversion d’une part, et les pratiques de lecture, d’écriture et d’édition des acteurs qui le manipulent, d’autre part. À travers quelques études de cas localisées dans l’histoire des formats de données en usage dans l’écriture et l’édition des documents-publications, il s’agit maintenant de retracer la genèse des modèles dominants portés par la stabilisation de ces acteurs techniques, et de comprendre les cadres qu’ils proposent aux pratiques d’écriture et d’édition en vigueur vis-à-vis de la relation entre les « contenus » et leur « présentation ».
Il faut d’abord procéder à quelques précisions quant au champ d’investigation de cette analyse. Tout d’abord, l’histoire de la numérisation des pratiques textuelles, nous assistons rapidement à une séparation entre le formatage des « documents » et le formatage des « données ». Le début des années 1970 voit naître conjointement les langages de balisage – sur lesquels je reviendrai par la suite – et l’invention du « modèle relationnel », imaginé par Edgar Frank Codd en 197053 . Ce dernier donnera naissance par la suite aux technologies de base de données relationnelles. Base de données et « documents textuels » se voient alors relativement séparés pendant plusieurs décennies dans les recherches et les spécialisations professionnelles en informatique car ils sont considérés comme relevant de deux types de problématiques différentes – le traitement à grande échelle d’une grande masse d’informations normalisées pour la base de données, et le traitement d’une information complexe et hétérogène pour les « documents textuels ». Cependant, ils se retrouvent croisés à nouveau au tournant des années 2000 via l’avènement des sites web dits « dynamiques », qui associent le stockage de contenus dans une base de données et leur affichage sous la forme de pages web générées à la volée par une « application serveur ». Cette nouvelle technologie s’accompagne de l’avènement des Content Management Systems 54  (CMS), qui sont des sites dynamiques proposant une interface d’écriture en ligne qui permet de rédiger les textes présentés aux visiteurs. Ces CMS opèrent un point de rencontre entre les formats de base de données et formats documentaires. Par ailleurs, au milieu des années 2000, le développement rapide des Application Programming Interface (API) en ligne, c’est-à-dire l’ajout aux sites web de points d’entrée destinés à l’exploitation machinique plutôt qu’à des lecteurs humains, permet de récupérer les « données » issues de services et d’applications tierces pour peupler les pages web de contenus. Ces nouvelles technologies font donc se croiser à plusieurs titres les formats des documents et ceux des bases de données, mais ces dernières ne seront abordées qu’à la marge dans ce chapitre.
Il faut par ailleurs noter que les formats de données des textes de recherche portent autant sur les techniques d’encodage textuel que sur l’encodage des caractères eux-mêmes, mais que cette dimension ne sera pas développée ici. L’histoire du caractère numérique est marquée par sa dimension (géo-)politique, car l’institutionnalisation des premiers formats de caractères signale notamment une hégémonie anglo-saxonne à travers la mise en place initiale du langage ASCII qui ne contient que les caractères utilisés dans l’écriture anglophone. Au terme d’un travail de coordination, cette situation est levée par des évolutions techniques et la naissance de nouvelles organisations telles que le consortium Unicode, qui publie à partir de 1991 une norme permettant d’encoder les caractères pour couvrir la variété de symboles typographiques en usage dans les codes typographiques humains (« Unicode », 1991). Étant relativement stabilisée et attachée avant tout à la représentation de signes hérités historiquement des systèmes d’écriture du passé55 , la question de l’encodage des caractères et de leur format n’est pas traitée dans ce chapitre.
Du point de vue de la représentation numérique des caractères en tant que formes graphiques, enfin, l’histoire des formats de fontes de caractères est celle d’une mathématisation progressive du signe typographique qui mériterait aussi une histoire propre et n’est pas étudiée en détail dans ce texte. D’un point de vue conceptuel et linguistique, cette histoire a pourtant demandé d’énoncer et d’implémenter un modèle théorique faisant la part entre « glyphes », signes visuels utilisés dans un langage, et « caractères », représentations abstraites correspondant à une fonction précise dans un code écrit donné56 . C’est ensuite l’histoire d’une modélisation de plus en plus complexe du glyphe typographique à l’intérieur des formats de description de fontes ou polices typographiques. Cette dernière va d’une modélisation « matricielle » des caractères (une représentation sous la forme d’une grille de pixels) à une représentation « vectorielle » permise notamment par l’invention de la courbe de bézier (Dejean, 2011). Avec l’apparition de nouveaux formats de description typographique tels qu’OpenType (International Organization for Standardization, 2014), ces derniers passent un pas supplémentaire dans la mathématisation typographique en autorisant aujourd’hui la spécification de règles de transformation et d’optimisation procédurales qui les érigent, au moins d’un point de vue juridique, au rang de véritables logiciels pouvant être dotés de copyright57 . L’histoire des formats de représentation des signes typographiques n’est cependant pas directement au cœur du rapport des pratiques d’écriture avec la séparation du « contenu » et de la « présentation », elle n’est donc pas traitée ici.
Dans le cadre de la circulation des textes scientifiques échangés durant les pratiques de publication normales des chercheurs SHS, les formats de données sont avant tout affectés par les normes qui concernent l’interprétation des données de nature textuelle. En informatique, un texte numérique peut être conçu comme une « chaîne de caractères », soit une séquence de symboles numériques – représentés par un nombre d’octets qui dépend du codage des caractères. Une chaîne peut alors modéliser le texte comme un flux de symboles discrets, ou comme un « texte structuré » selon un format particulier. On parle alors de langages de balisage (ou markup languages) pour désigner les conventions qui permettent d’intégrer dans un flux de « texte brut » des indications permettant éventuellement de l’interpréter comme un « document structuré ». Le format de données spécifie alors la convention d’interprétation à utiliser par un système numérique pour lire un ensemble de caractères selon un langage de balisage particulier.
L’histoire des formats de données textuelles est marquée par l’influence d’une série hétérogène d’acteurs. D’abord, des entreprises aux cultures et aux secteurs professionnels différents –allant de l’informatique personnelle et de la bureautique au monde de la prépresse et de l’édition, en passant par les industries de la télécommunication – inventent et adoptent des formats d’encodage textuel en fonction des problématiques spécifiques à leurs métiers et leur environnement concurrentiel. Ensuite, cette histoire est fortement influencée par trois organismes de normalisation : l’International Organization for Standardization (ISO), organisme international composé collégialement par des organismes de normalisation nationaux ; l’Organization for the Advancement of Structured Information Standards (OASIS), centrée sur la normalisation des formats de fichiers ; et enfin le World Wide Web Consortium (W3C), dédié à la stabilisation de normes pour les technologies du web. L’action de ces organismes ne suffit pas à expliquer la stabilisation des formats et leur imposition, mais elle est tout de même déterminante. Enfin, ce sont les chercheurs eux-mêmes qui composent, par l’adoption et parfois même l’élaboration de certains formats, les horizons complexes qui influent techniquement, esthétiquement et sémiotiquement les pratiques d’écriture de recherche. 
Afin de relocaliser différents principes et différentes manières d’envisager la matérialité du texte, je commencerais par l’analyse de différents formats de données qui ont structuré les pratiques d’écriture numérique de recherche en les replaçant dans leurs contextes et leurs enjeux historiques spécifiques. Il s’agira ensuite d’identifier les modèles de conception – métaphores, principes, concepts – qui ont accompagné la mise en œuvre de ces conventions, et d’expliciter l’influence et le cadrage qu’ils opèrent sur les pratiques d’écriture. Enfin, en accord avec la dimension éthique et politique des formats, je décrirais comment ces modèles se sont vus stabilisés et diffusés via l’articulation de collectifs humains – organisations, entreprises – et logiciels – interfaces, infrastructures. Fort de cette description, je serai alors en mesure de qualifier la relation de chacun de ces formats au modèle de la séparation entre contenu et présentation et leurs contributions non-linéaires à sa stabilisation.

La numérisation du typographe : langages de description de page et modèles procéduraux de l’écriture numérique

Technologies de description de page et logiques de composition

Dans les premiers temps de l’informatique, les formats utilisés pour la représentation et l’écriture des contenus textuels consistent en une série d’instructions insérées au fil du texte visant à qualifier des opérations à effectuer pour l’agent compositeur de l’imprimante ou de l’écran en charge de fabriquer l’image des textes écrits – ainsi par exemple « centrer », « écrire en italique », « cesser d’écrire en italique ». Ce mode d’écriture, est fortement influencé par le modèle de la machine à écrire, et conduit déjà à envisager l’écriture comme une activité double, visant à la fois à produire un flux de mots linéaire, et à anticiper les instructions nécessaires à ce qui aurait été le travail d’un secrétaire ou d’un professionnel de la composition typographique pour la production du document résultant. Dès 1964, les langages TYPSET et RUNOFF, respectivement un programme d’édition de texte et un processeur de document, découlent de ce modèle, postérieurement qualifié de « procédural » dans la mesure où il consiste à insérer dans le texte une série d’instructions correspondant au traitement séquentiel de la chaîne de caractère constituée par le texte par le programme de compilation et de production du document. Peu de temps après et suite à de nombreuses expérimentations explorant d’autres modèles de traitement textuels (Kunde, 1998), l’invention du système d’exploitation UNIX en 1969 permet la création d’une plateforme logicielle centrée en premier lieu sur des outils de préparation de documents et de communication. Dans le monde universitaire, le programme TROFF, « la killer app originale d’Unix » selon l’ingénieur Eric Raymond (Raymond, 2003), développée en 1972 au sein des Laboratoires Bell, gagne rapidement un public fidèle. Elle est notamment rapidement adoptée dans les milieux de la recherche du fait d’une licence très généreuse pour les universitaires. Le programme devient alors le premier modèle d’écriture savante numérique d’envergure.
Dans la même période, les pratiques de prépresse et de composition typographique pour l’édition évoluent rapidement. Après la mécanisation du processus de composition des fontes sur les pages à imprimer au moyen de machines électrifiées telles que les Monotypes (Hopkins, 2012), les premières entreprises d’informatique telles que Xerox commencent à vendre des systèmes de composition numérique primitifs et spécifiques à une machine informatique58 . Des langages de description de page sont aussi conçus dès les années 1970 pour communiquer avec les imprimantes de bureautique qui commencent à se développer. Ces langages évoluent progressivement depuis le modèle – inspiré par la culture de l’imprimé – de la composition de caractères vers de nouveaux modèles « matriciels » représentant la page sous la forme d’une grille de pixels et permettant ainsi progressivement d’imprimer des images.
Au début du développement de la micro-informatique grand public dans les années 1980, la distribution des rôles et des fonctions entre les logiciels de composition typographique et les matériels d’impression est encore instable. La séparation des rôles vis-à-vis de la configuration des documents imprimés, entre l’imprimante, le système d’exploitation des ordinateurs et les imprimantes, n’est pas bien définie. Cela conduit des modèles concurrents à être implémentés dans les diverses offres d’imprimantes. On y trouve des approches délégant et exposant totalement les technologies d’impression aux logiciels qui les manipulent, mais aussi des fonctionnements plus sophistiqués permettant de transmettre aux imprimantes une série d’instructions de plus « haut niveau » qu’elles se chargeront de traduire en une trame de pixels adaptée à leurs caractéristiques propres (Fekete, 2004).
Ainsi, les « langages de description de pages » désignent des formats aux modalités d’articulation hybrides qui font dialoguer sur un registre d’abord chaotique les divers softwares émergent pour l’écriture et la présentation des documents avec le hardware des dispositifs d’impression numérique. Au début des années 1980, une quantité importante de ces langages se font concurrence et s’associent à divers ensembles logiciels et matériels concurrents et non-compatibles entre eux, faisant des langages de description de page l’instrument de guerres économiques féroces. L’entreprise Adobe est alors consacrée par le succès et la progressive hégémonie du format Postscript. Adobe s’impose notamment en mettant en œuvre une stratégie commerciale habile conduisant la plupart des fabricants – au premier rang desquels l’entreprise Apple – à intégrer un interpréteur PostScript dans les logiciels embarqués de leurs systèmes d’impression.

Postscript est à la fois un format d’échange propre à la circulation électronique de documents – par exemple, entre un éditeur et un imprimeur – et un langage de commande numérique reposant sur des protocoles de communication standards, et conçu pour programmer à distance un système d’impression donné. Il est structuré selon le modèle d’une série d’instructions représentant une « tête d’impression » virtuelle déplacée sur l’espace de la page pour y déposer un ensemble de formes selon un enchaînement linéaire. Y sont mélangées des informations de l’ordre de la mise en forme vectorielle de caractères ou de formes, et des informations décrivant des matrices de points pour la représentation des images. Le travail impliqué par Postscript – et son succès en tant que langage standard pour l’impression – consiste alors à normaliser toutes ces informations sous la forme d’une matrice de pixels pouvant être traitée par l’imprimante de manière – relativement – contrôlée. Le succès de Postscript réside ainsi, entre autre, dans la capacité de ses créateurs à abstraire le plus possible les systèmes d’exploitation des ordinateurs pour se concentrer sur les traitements au niveau des systèmes d’impression. 
Ainsi, le modèle procédural des premiers formats de l’écriture numérique trouve une double inspiration dans l’histoire des pratiques de composition typographique – et notamment le travail de fabrication des « lignes de textes » par le compositeur – et dans une approche mécanique du fonctionnement des technologies d’affichage et d’impression – via la métaphore de la « tête d’impression ». Le modèle de ces premiers formats textuels ne différencie pas du tout « contenu » et « présentation ». Au contraire, il entend permettre un contrôle direct sur le processus de fabrication technique du document final, consistant à décrire directement à un « compositeur virtuel » les opérations à effectuer au moyen d’une série d’instructions.

PDF : l’immutabilité du document numérique comme horizon de l’écriture ?

Plus de dix ans après la création de Postscript et son adoption par une grande part des systèmes d’impression professionnels et bureautiques, l’entreprise Adobe Systems invente le format Portable Document System (PDF). La chercheure en histoire des médias Lisa Gitelman, explique que cette apparition du format PDF est indissociable de la croissance de l’informatique personnelle dans les années 1980 et surgit à la conjonction entre le développement des outils « What you see is what you get » et le développement des imprimantes laser (Gitelman, 2014, p. 122). En effet, le principe du WYSIWYG requiert nécessairement de pouvoir faire circuler des documents identiques à eux-mêmes, mais pose à l’époque un problème de compétition économique et de cohérence technologique. 
Dans ce contexte, John Warnock, l’un des fondateurs de l’entreprise Adobe, pense rapidement à transférer les qualités d’autonomie de polyvalence du langage de description de page Postscript pour la description d’images affichées à l’écran. En 1991, dans un note d’intention pour un projet intitulé « Camelot », Warnock décrit l’avenir possible d’un monde du travail gouverné par « une manière universelle de communiquer des documents à travers une large variété de configurations de machines, de systèmes d’exploitation et de réseaux de communication »59 (Warnock, 1991). Se fondant sur la double expérience de Postscript et du modèle de la technologie FAX, Warnock imagine un nouveau format dans lequel il serait possible d’extraire « l’information imprimée » depuis l’espace de la page vers celui des écrans. Il cherche par là à permettre l’affichage et l’impression des documents sur une diversité de machines, mais également des opérations de recherche d’information et une circulation optimisée pour les technologies de messagerie électronique.
Sur ce fondement naît le format Interchange PostScript (IPS), qui deviendra par la suite PDF en 1992. Les communications électroniques n’étant à l’époque l’apanage que de quelques milieux professionnels privilégiés, l’objectif initial de Warnock est de créer un projet destiné à répondre avant tout aux besoins de fonctionnement interne de sa société, dans laquelle des documents de tous types doivent être rapidement et efficacement échangés entre les différents services. Ainsi, la technologie n’est pas initialement destinée au monde de l’édition et de la prépresse. En ce sens, il est notable de souligner que la première version de PDF gère déjà les liens, les signets et lʼincorporation des polices de caractère, mais ne reconnaît que lʼespace colorimétrique RVB propre à l’affichage des couleurs à l’écran, et non le CMJN adapté aux supports imprimés. L’association entre le format et les logiciels d’Adobe – notamment Adobe PageMaker, l’un des principaux logiciels ayant permis la mise en place de la Publication Assistée par Ordinateur – conduit cependant rapidement l’entreprise à envisager de conquérir le monde de l’édition professionnelle et de l’impression industrielle avec PDF.
Initialement, PDF est uniquement manipulable au moyen du logiciel Acrobat Distiller qui coûte plusieurs centaines de dollars. Voyant l’insuccès de la démarche et la montée du web et de modes de communication tels que l’email, Adobe change de stratégie et publie en 1993 un logiciel de lecture gratuit de son format (« Adobe Acrobat Reader ») tout en baissant les prix des logiciels destinés à sa fabrication. Il produit par ailleurs une extension pour le navigateur Netscape permettant de lire des fichiers PDF durant une session de navigation en ligne, sans changer de logiciel. Finalement, Adobe partage ouvertement les spécifications et les détails techniques de PDF et autorise d’autres organisations à développer des logiciels capables de les lire et de les écrire – sans pour autant se dispenser de déposer une série de brevets à son propos. 
À partir de 1996, PDF se présente progressivement comme le format d’échange dominant pour les chaînes de production des écrits destinées à l’impression. La troisième version présente une grande quantité de fonctionnalités dédiées spécifiquement au monde de la prépresse et le format se voit associé au succès croissant des logiciels de Publication Assistée par Ordinateur de l’entreprise américaine (Riley & Haran, 2016). Dès lors, un consortium d’entreprises issues du secteur des prépresses s’empare du format pour en proposer des améliorations liées aux besoins de leur industrie. Dès 1999, plus de cent millions de copies du logiciel de lecture de PDF Adobe Reader ont été téléchargées, et le format s’est imposé comme un standard pour l’échange d’informations et pour la communication de documents (Leurs, 2013). Le format PDF évolue encore à plusieurs reprises jusqu’à faire l’objet d’une norme ISO en 2008 (International Organization for Standardization, 2008), ce qui en soustrait le pilotage à l’entreprise qui l’a créé. L’intégration de PDF comme format d’export de nombreux logiciels60  tels que Microsoft Word à partir de 2007 entérine son existence en tant que standard de fait pour le partage de documents dans une grande variété de contextes.

Conçu pour favoriser lʼimmutabilité des documents une fois leur production initiale effectuée61 PDF entretient un rapport paradoxal à l’éditorialisation, dans le sens où il est fait pour la circulation et la duplication, mais pas pour la reformulation. Ce format imprime sur les pratiques éditoriales le modèle d’une lecture sans écriture. Ainsi que le note Lisa Gitelman, ces résurgences font exister le format PDF à l’interface entre plusieurs modèles de la publication :
En séparant le logiciel utilisé pour créer et (surtout) modifier les pdfs du logiciel utilisé simplement pour les ouvrir et les lire, cʼest comme si Adobe avait réimaginé le monopole perdu par les imprimeurs au XIXe siècle et lʼavait ensuite effectivement réinstallé en miniature dans les canaux de communication quotidiens des entreprises.62 (Gitelman, 2014, p. 130)
En ce sens, du point de vue de la relation entre « contenus » et « présentations », le paradoxe du PDF, inventé juste après la naissance du web, réside dans le fait qu’il se réfère fortement à la culture de la page imprimée – conçue comme horizon matériel des pratiques d’écriture qu’il implique – tout en étant conçu pour être transmis sur les réseaux de télécommunication. Il entend à la fois décrire le plus « fidèlement » possible un état visuel fixé, et offrir aux logiciels une entité procédurale optimisée pour la recherche d’information et la circulation des données63 . L’optimisation de PDF pour la portabilité en fait par ailleurs l’acteur d’un modèle obsédé par la compression, qui tente de condenser dans une forme identifiable et facilement stockable, transférable et consultable, l’ensemble des informations de mise en page, les fontes de caractères, et les images permettant de constituer les documents numériques.
Par ailleurs, la fixité revendiquée du PDF repose sur le présupposé selon lequel « lʼexactitude de la forme dʼun document » serait une notion évidente et transparente. Cela entraîne alors une association paradoxale entre un « contenu » caractérisé par sa plasticité (cherchable, copiable, indexable) et une « présentation » (comprise comme image du texte sur la page) au contraire vantée en tant que dimension fixe et invariante. Via PDF, ces deux dimensions sont par ailleurs compartimentées vis-à-vis des relations qu’elles peuvent entretenir l’une avec l’autre, et se présentent comme les deux « couches » imperméables l’une à l’autre d’un document numérisé. Ainsi que l’a noté Lisa Gitelman, à travers le format PDF, « Adobe néglige stratégiquement la complexité ontologique des objets électroniques en général et des textes électroniques en particulier »64 (Gitelman, 2014, p. 128) en réduisant la question de la « présentation » à une question d’exactitude et celle du « contenu » à une pure opérationnalité informationnelle.

TeX : un dualisme paradoxal

Dans la continuité des premiers formats de balisage procédural pour la présentation des textes, TeX est un langage d’écriture et de mise en page conçu spécifiquement pour l’édition scientifique. Il permet, au moyen d’un algorithme de conversion utilisant le texte écrit par un auteur, de générer des documents numériques destinés à être imprimés. Initialement imaginé en 1978 par Donald Knuth, un informaticien enseignant à lʼuniversité de Stanford, TeX propose pour ce faire aux auteurs scientifiques de piloter un « typographe virtuel » permettant de contrôler de manière très fine les aspects typographiques d’une publication (académique) et de les rendre conformes aux bonnes pratiques éditoriales pour l’édition scientifique de documents, notamment en mathématique et en informatique. 
La genèse de TeX s’inscrit dans le contexte situé d’un projet éditorial précis. Le principal ouvrage publié par Donald Knuth est The Art of Computer Programming (Knuth, 1968/1973), une étude approfondie et étendue des techniques et des algorithmes de programmation, qui devait à lʼorigine comprendre sept volumes. En 1977 (alors que trois volumes étaient imprimés), la discipline de la programmation a progressé à une telle vitesse que Knuth doit réviser le deuxième volume. Lorsquʼil consulte les premières épreuves imprimées de cette révision, il est consterné par la piètre qualité typographique des documents produits. Cela s’explique par le fait que, contrairement à la première édition, qui avait été mise en page au moyen d’un compositeur mécanique Monotype, le volume révisé est le fruit de la technologie phototype, souvent décriée pour ses défaillances. Donald Knuth commence alors, dès le début de 1977, une formation en typographie auprès de dessinateurs de caractères et de designers graphiques, et créée dans le même temps un groupe de typographie informatique à l’Université de Stanford. Il réfléchit alors à la fabrication de plusieurs programmes informatiques, dont un système de composition de polices typographiques intitulé METAFONT, et un système de composition de textes qui deviendra TeX. Pour ce dernier, son objectif est de produire un logiciel informatique permettant une composition typographique optimale pour les textes mathématiques et informatiques, et notamment pour la mise en forme de formules.
Les travaux de Donald Knuth sont fortement inspirés par les premiers langages de composition « procéduraux » développés dans les laboratoires Bell pour UNIX65 . Il cherche alors à décrire un langage plus avancé et adapté aux besoins de l’écriture scientifique, permettant notamment de contrôler de manière très précise les opérations de mise en page nécessaires à la composition, et des procédés typographiques tels que la gestion des sauts de ligne et de page, des césures ou de la justification verticale et horizontale des lignes de texte. 
L’écrit au format TeX est un fichier composé d’une chaîne de caractères textuels qui représentent à la fois les « contenus » d’un document et, intercalées aux endroits nécessaires, une série d’instructions pour la mise en page du document à publier66 . Un document TeX est dit « compilé » dans la mesure où il est nécessaire d’opérer une transformation du fichier afin dʼobtenir la version qui sera publiée. À partir d’un fichier au format TeX, un logiciel dit « compilateur » produit une représentation binaire dans un format spécifique intitulé device-independent (DVI), qui à sa tour sert d’intermédiaire entre le texte et un format capable de piloter une impression, la plupart du temps PostScript ou, plus tard, PDF
TeX produit des documents extrêmement reconnaissables, du fait de caractéristiques graphiques par défaut telles que le centrage de son titre et l’utilisation de la police de caractère Computer Modern, qui participe de l’établissement d’une véritable communauté de « connaisseurs » parmi les auteurs, les éditeurs et les lecteurs. Cette apparence reconnaissable participe rapidement de l’association entre TeX et une série de valeurs éthiques attachées à ses utilisateurs. Un document rédigé selon TeX est alors perçu comme le signe d’un travail sérieux et compétent, notamment dans les communautés de l’informatique et des sciences dures (Munroe, 2017). TeX permet également de faciliter le travail social de l’édition, dans la mesure où les fichiers « source » écrits par les auteurs peuvent être directement remis aux comités éditoriaux et autres professionnels en charge de la production des revues universitaires et autres monographies sans qu’un formatage depuis le « format numérique d’écriture » vers le « format numérique d’édition » ne soit nécessaire. Un tel passage sans conversion permet de garder intactes certaines indications formelles importantes pour la production des documents finaux, notamment pour le cas des formules mathématiques.
Le format TeX et ses variations ne s’inscrit donc pas initialement dans le modèle de la séparation entre « contenu » et « présentation » : s’il implique un mode de constitution en deux temps des documents, la grammaire de composition qu’il expose est tournée vers des considérations graphiques. Son mode de formalisation des textes selon le principe du « typographe virtuel » porte un modèle manipulatoire pour la conception des documents scientifiques, dans lequel l’acte d’écriture implique la spécification d’un certain nombre d’opérations de composition typographique avancées. Il implique une expérience d’écriture caractérisée par un rapport d’abstraction paradoxal, demandant de diviser en deux temps l’écriture des instructions et le contrôle des résultats – ou des dysfonctionnements – produits par le logiciel de compilation. Bien que marqué par une forme de dualisme temporel dans le cadre qu’il implique à la pratique de l’écriture de recherche, TeX se situe ainsi aux antipodes d’une approche qui séparerait contenu et présentation.

Et pourtant, sur le plan de son activité d’articulation sociale, TeX n’est pas l’instrument d’un modèle de l’écriture unifié. Ne faisant pas l’objet d’un standard établi institutionnellement ou économiquement, il est soumis à de nombreuses évolutions et variations au fil du temps dont les développements successifs par une communauté ouverte de chercheurs font naître des variations aux qualités et aux intentions divergentes vis-à-vis du rapport entre texte écrit et document publié. Ainsi, la plus ancienne et la plus répandue des variations de TeX, le format LaTeX développé par Leslie Lamport dans les années 1980 (Lamport, 1994), exprime la volonté d’une séparation plus nette entre les « contenus » des textes et leur « apparence » :
LaTeX nʼest pas un traitement de texte ! LaTeX encourage plutôt les auteurs à ne pas trop se soucier de lʼapparence de leurs documents, mais à se concentrer sur lʼobtention du bon contenu.67 (« Introduction to LaTeX », 2009)
LaTeX introduit une série de macros permettant d’automatiser des commandes fastidieuses à écrire avec TeX, ainsi qu’un système de « feuilles de styles » permettant de séparer les instructions effectuées dans le texte écrit et leur traduction en instructions graphique pour le document – en terme de couleurs, tailles de polices, et autres paramètres visuels. En ce sens, ses promoteurs sont parmi les premiers à participer d’une rhétorique opposant des pratiques d’écriture utilisant les logiciels de type WYSIWYG – de type Microsoft Word – à d’autres conceptions davantage concentrées sur les « contenus ». Cependant, comme le fait remarquer le chercheur en culture numérique Daniel Allington (Allington, 2016), cette rhétorique est discutable dans la mesure où le code inséré dans un document TeX complique relativement la lisibilité du texte en train d’être écrit. Par ailleurs, la distinction entre les deux pôles est rendue discutable par le fait qu’un logiciel tel que Word permet, en pratique, pour des utilisateurs formés, de « structurer » les textes écrits de manière aussi rigoureuse que le type de format d’écriture dont LaTeX se réclame. Cependant, dans les discours qu’il produit, LaTeX est l’objet d’une association paradoxale entre sa syntaxe « codée » et le modèle de la séparation entre contenu et présentation. Daniel Alligton pointe en ce sens le décalage entre ces discours et les pratiques effectives des auteurs qui utilisent le langage :
Pour autant que je sache, [les auteurs qui ont réfléchi profondément aux véritables avantages de LateX, nda] choisissent LaTeX pour la raison opposée à celle, stéréotypée, de se concentrer sur le contenu et dʼoublier le design. Par exemple, lʼun dʼentre eux affirme que « lʼordinateur devrait permettre à un écrivain ordinaire de produire une page de composition soignée, mais Word rend cette tâche extrêmement difficile à réaliser ». […] Ces auteurs utilisent LaTeX (ou des variantes de celui-ci) parce quʼils ne pensent pas « quʼil vaut mieux laisser la conception des documents aux concepteurs de documents » : en fait, ils lʼutilisent précisément parce quʼils veulent sʼessayer au métier de concepteur (qui est à son tour parce quʼils « sʼinquiètent... de lʼapparence de leurs documents »).68 (Allington, 2016)
Ainsi, l’histoire de TeX et ses descendants traduit la capacité d’un format à devenir le parent de lignées légèrement divergentes dans lesquelles les rapports entre contenus et présentation est instable et hétérogène. Dans ses usages, comme dans l’histoire de sa conception, TeX articule et partage des communautés savantes motivées par des besoins mais également des conceptions de l’acte éditorial différentes.

La naissance du balisage descriptif : vers la stabilisation d’un modèle représentationnaliste de l’écriture numérique

Parallèlement aux tous premiers systèmes de préparation de document fondés sur les modèles procéduraux ou manipulatoires décrits précédemment, les secteurs professionnels associés aux secteurs de l’édition et de la gestion documentaire professionnelle développent progressivement l’idée de « document structuré ». En Septembre 1967, l’ingénieur William Tunnicliffe, par ailleurs membre du Graphic Communications Association Composition Committee (GCA), donne une conférence au sein du Canadian Government Printing Office dans lequel il propose de séparer « contenus informationnel » et « format » des documents (Bingham, 1996). Puis, en 1969, un designer éditorial nommé Stanley Rice, par ailleurs porteur d’une approche structurée et conceptualisée de la pratique de conception graphique des livres (Rice, 1978), publie pour le compte de l’ANSI un mémo intitulé « Editorial Text Structures (with some relations to information structures and format controls in computerized composition) » (Rice, 1970) dans lequel il propose d’établir un catalogue universel de codes à même de décrire les différents types d’éléments pouvant composer un document. La démarche de Rice est soutenue par l’organisation corporative de la Graphic Communications Association (GCA) sous la forme d’ateliers, de séminaires et de comités organisés pour le développement de ces idées, qui aboutit à la création d’un comité intitulé « GenCode » au sein du GCA. GenCode définit alors une approche visant à décrire un document sous la forme d’un ensemble d’objets hiérarchisés.

(S)GML et le rêve d’un format de balisage universel

À partir des idées du GCA, un groupe de trois ingénieurs travaillant pour l’entreprise IBM, Charles Goldfarb, Edward Mosher et Raymond Lorie, développent un nouveau langage de balisage dédié à des entreprises juridiques intitulé GML (correspondant d’abord à leurs initiales, il sera ensuite renommé pour « Generalized Markup Language »). L’objectif de GML est de faciliter à la fois le formatage visuel des documents, et le traitement d’information (recherche, extraction, copie), via la reprise du terme de markup (balisage) issu des pratiques de l’édition pour la création d’un système de description structurelle des contenus documentaires. Apparaît alors alors la distinction entre balisage « procédural » et « descriptif » (Coombs, Renear, & DeRose, 1987), ce dernier consistant à décrire la série imbriquée d’objets qui constituent un document plutôt que de directement formuler des instructions dédiées à un traitement ou un autre.
GML propose de représenter un document sous la forme d’un arbre logique constitué d’éléments « enfants » successifs et imbriqués, potentiellement dotés de « propriétés » spécifiques. Pour les questions d’affichage, les trois ingénieurs inventent dans le même temps la notion de « feuille de style », ensemble d’indications destinée à décrire des paramètres d’affichage pour chaque type d’élément, afin de permettre des modes de mise en formes diversifiés des textes en fonction de supports de sortie, au premier rang desquels la distinction entre écrans et pages imprimées (Kalantzis & Cope, 2020, pp. 169‑172). Ce faisant, ils développent une première conception de l’édition dans laquelle l’adaptation d’un même texte depuis un support vers un autre ne passe pas nécessairement par sa reconception de fond en comble, mais repose sur la séparation entre un « contenu » invariant et structuré et des instructions de « style » complémentaires. 
GML est alors prêté à une institutionnalisation progressive sous l’action d’acteurs multiples, qui le conduiront à devenir progressivement le Standard Generalized Markup Language (SGML). Il est d’abord adopté en interne par IBM qui le met en œuvre via un système intitulé Document Composition Facility (DCF) pour ses besoins administratifs. Il est ensuite investi par l’Association of American Publishers qui s’implique rapidement dans l’adaptation du GML aux besoins spécifiques de l’industrie éditoriale, et en premier lieu de l’édition scientifique (Poppeliera & Fredrikssonb, 2001). En 1978, le comité sur le traitement de lʼinformation de lʼANSI créé un nouveau comité intitulé Computer Languages for the Processing of Text committee. Goldfarb est invité à rejoindre ce comité pour élaborer une norme basée sur GML. Malgré le peu de succès de GenCode, le GCA rejoint le comité. Le premier brouillon du futur standard SGML est publié en 1980. En 1983, le GCA reconnaît la sixième version de SGML comme une norme : GCA 101-1983. Les premiers clients importants sont les département de la finance (IRS) et de la défense (DoD) américains. Enfin, en 1984, lʼorganisation ISO (International Organization for Standardization) rejoint le comité et en 1986 SGML devient une norme internationale. Dix ans après la création de GML, un comité de l’ANSI est chargé de généraliser les concepts développés au sein d’IBM pour aboutir en 1983 à un premier brouillon de spécification standard, reprise par l’ISO et publiée en 1986 sous le nom de SGML. L’inclusion de SGML dans les modèles de document de plusieurs administrations américaines donnent une légitimité rapide au format qui circule et est utilisé.
La stabilisation de SGML s’accompagne de l’invention du concept de Document Type Definition (« définition de type de document » ou DTD), une forme de méta-document qui définit les objets et les propriétés possibles d’un document en question. L’invention de la notion de DTD permet de spécifier un « vocabulaire » pour différents types de projets documentaires sans modifier la syntaxe et les règles générales d’interprétation machinique associées à SGML. Elle permet alors de transformer SGML en un métalangage capable de décrire le « vocabulaire » d’un genre de document spécifique, en plus de sa « grammaire » instituée par le format de données en lui-même. Le balisage prend alors toute sa dimension de métatexte, dans la mesure où les formalismes développés par les DTD agissent comme une forme de mise en abîme des formalisations impliquées par les formats. Ils sont également la condition de définition de nouveaux types de documents appelés à être regroupés sous le même genre par des DTD communes.

La stabilisation de la pratique du balisage descriptif naturalise ainsi progressivement le modèle du « document structuré » – une collection d’objets articulés par des relations logiques de séquentialité et de contenance – comme la méthode privilégiée de représentation de ce qui semble être le contenu ou le sens intrinsèque des textes69 . À travers son invention et son institutionnalisation, combinée à l’avènement des feuilles de styles et des définitions de types de documents (DTD), les industries à l’origine de SGML ont créé les fondements de la plupart des systèmes contemporains de description documentaire. SGML se présente comme une technique d’encodage standard qui prétend pouvoir être appliquée à la description et n’importe quel genre de document. Cela dit, lors de ses premières années d’existence, le format peine à élargir son public d’utilisateurs du fait de sa grande complexité, mais aussi de la capacité de calcul importante demandée pour lire et pour écrire l’ensemble des règles qui gouvernent l’existence du format. Ainsi, par exemple, les premiers documents SGML devaient utiliser des balises d’un seul caractère à cause des capacités électroniques de l’époque, compliquant encore un peu plus le travail des concepteurs (Dejean, 2011, p. 445). Ce qui se présentait comme un langage général pour l’encodage textuel est mis en défaut par son inscription dans un substrat matériel et des pratiques (informatiques) qui n’y trouvent pas tout à fait leur compte.

TEI et XML : faire des mondes (savants) avec des arbres (logiques)

Dans le contexte des années 1980 et parallèlement à l’hégémonie progressive de SGML, les concepteurs de logiciels ont pour habitude de construire leurs propres formalismes de description de données pour les programmes qu’ils fabriquent – requérant des analyseurs syntaxiques pour chaque nouveau projet. Ces stratégies sont souvent le fruit d’une approche fermée des projets informatiques proposés, mais aussi de stratégies commerciales visant à créer des communautés d’utilisateurs captifs via l’utilisation de logiciels propriétaires. Les entreprises et organismes proposant ces projets cherchent alors à combattre leurs concurrents en établissant des normes mutuellement incompatibles. Du côté des recherches en SHS et en Lettres, les communautés de recherches qui sʼidentifient sous l’appellation de Humanities Computing commencent à développer une myriade de projets de numérisation d’archives ou de fonds bibliothécaires, mobilisant à chaque fois de nouveaux systèmes de représentation du matériel textuel. Cette profusion génère rapidement des problèmes de préservation, de dépense de ressources, mais également de communication, dans la mesure où elle rendait difficile le partage des données (et des théories).
En novembre 1987, une réunion entre des représentants de sociétés savantes, bibliothèques et archives, est organisée au collège de Vassar pour aborder le problème de l’encodage numérique des données documentaires et pose les bases d’un format partagé pour les usages universitaires de l’encodage (« History – TEI: Text Encoding Initiative », n.d.). À travers une organisation sous la forme d’un conseil et de comités de travail – semblable à celle des organismes de normalisation – une série de documents sont progressivement stabilisés de 1990 à 1994 pour aboutir à la spécification de la Text Encoding Initiative (TEI). La TEI est alors appliquée selon plusieurs modalités, certains projets s’inspirant de ses lignes directrices alors que d’autres les appliquent à la lettre. La spécification évolue alors au contact des commentaires et des corrections glânés via une série d’ateliers et de présentations. Finalement, deux cent universitaires se rassemblent au sein d’un groupe central définissant les règles de la TEI. TEI devient en 1999 un consortium international, supporté par une série d’institutions et d’individus, et dédié à développer et promouvoir la spécification via une organisation démocratique et économiquement autonome. La TEI désigne ainsi à la fois un ensemble de balises et de propriétés destinées à être des standards pour l’encodage des textes savants, un ensemble de principes méthodologiques abstraits pour l’encodage numérique des documents, et une organisation composée d’instances issues du monde universitaire qui en dirigent l’évolution sur un mode collégial et démocratique.
Parallèlement à l’histoire de TEI, et après l’invention du web et la création du World Wide Web Consortium en 1994 ainsi la création du format HTML – sur laquelle je reviendrai par la suite – est publiée en 1997 la spécification d’un nouveau format dédié à la description de structures de documents complexes, par ailleurs simplifié vis-à-vis de SGML : l’eXtended Markup Language (XML). Ce format est avant tout une simplification de SGML – sa spécification fait à peine trente pages (Bray, Paoli, & Sperberg-McQueen, 1998) – et vise à faciliter sa circulation sur le web et l’implémentation de logiciels à même de le manipuler.
Contrairement à TEIXML est le produit direct d’un organisme de normalisation qui regroupe des acteurs issus à la fois de l’industrie de l’informatique et des mondes universitaires. La spécification XML est le fruit d’un groupe de travail de onze membres réuni au sein du W3C qui est lui-même soutenu par environ cent cinquante membres de divers groupes dʼintérêt. XML est notamment édité par un ingénieur associé au navigateur Netscape (Tim Bray), un employé de Microsoft (Jean Paoli), et l’universitaire Michael Sperberg McQueen qui fut également l’éditeur en chef de la spécification TEI (Bray et al., 1998). Cette composition hétéroclite matérialise les hybridations constantes entre les « cahiers des charges » issus du monde de la recherche et ceux issus du secteur émergent de l’informatique pour la définition de l’encodage des textes numériques.
Pour la présentation des documents décrits en XML dans le cadre du web, la création d’un format complémentaire intitulé XSLT – pour Extensible Stylesheet Language Transformations – en 1999 (J. Clark, 1999) permet de décrire un ensemble de transformations visant de passer d’un idiome à un autre – par exemple de XML à HTML – pour la représentation d’un document sur le web. Dans ce cadre, XML est rapidement investi par les chercheurs en SHS et en lettres en direction d’usages qui relèvent autant de la numérisation et de l’édition électronique de documents existants que de leur publication éventuelle sur le web. À partir de 2001, l’organisation TEI adopte XML comme format d’encodage possible avant de délaisser totalement SGML à partir de 2007 pour utiliser XML exclusivement.
TEI ne se présente pas comme une norme monolithique mais comme une infrastructure – constituée de documentations techniques et conceptuelles, d’outils de génération et d’assistance, ainsi que d’une communauté sociale en et hors ligne – visant à permettre la plus grande plasticité possible dans l’établissement de projets traitant d’une manière ou d’une autre avec des textes encodés pour les environnements numériques. Ainsi, la dimension technique de TEI se présente comme un ensemble de balises standards – et utilisées par la plupart des membres du projet – auxquelles peuvent être ajoutées une série d’extensions adaptées à des catégories de besoins. On y trouve aussi des fonctionnalités autorisant une « spécification » au plus près de chaque projet de recherche70 . Le projet de la TEI est ainsi celui de l’établissement d’un langage à la fois partagé et spécifique pour la description des documents, au premier rang desquels les documents analogiques ayant fait l’objet d’une numérisation. Il s’agit, pour chacun des projets, de construire un vocabulaire spécifique au type de document décrit qui y est attaché, tout en préservant une forme d’interopérabilité pour les données qui sont constituées selon la même syntaxe et – au moins en partie – au moyen d’un vocabulaire commun établi par la spécification. 
Le format TEI est en ce sens progressivement utilisé dans le secteur de l’édition. Des initiatives telles que Métopes (« MÉTOPES Méthodes et outils pour l’édition structurée », 2013) proposent à la fois des formats, des outils spécifiques pour les éditeurs, et une série de « macros » destinées aux logiciels de traitement de texte dominants – tels Word – afin de permettre de les « sémantiser » en vue de leur mobilisation dans une chaîne éditoriale spécifique71 . Le format donne aussilieu à des groupes d’intérêt spécifiques à l’intérieur de l’organisation72  et des mises en œuvre à grande échelle comme par exemple par l’organisation OpenEdition (Rivière, 2013). Dans ces différents contextes, les « données » des « contenus », même si elles peuvent être directement écrites au moyen d’un éditeur textuel généraliste, sont souvent manipulées au moyen de logiciels permettant d’améliorer leur visualisation et leur édition.

En conclusion, XML comme TEI trouvent une partie de leur succès dans leur capacité à être édités par une profusion de logiciels plutôt que par des logiciels spécialisés. Cette disponibilité logicielle garantit leur interopérabilité et leur pérennité dans le temps. Le succès d’XML comporte par ailleurs toute une face cachée au grand public (et aux universitaires) qui se situe dans son adoption progressive comme format standard pour l’encodage des documents réalisés avec des logiciels de traitement de texte bureautique WYSIWYG73 . Il devient par ailleurs le fondement du format ePub, destiné à la réalisation de publications numériques portables adaptées au fonctionnement des liseuses électroniques et autres logiciels spécialisés pour la lecture longue (International Organization for Standardization, 2014).
Les promoteurs de la technologie TEI déclarent proposer une infrastructure technologique et sociale autorisant à représenter de manière spécifique les « objets » et les relations relatives à chaque type de projet, que cette description l porte sur la description d’une archive de recherche ou l’établissement d’un projet éditorial. Ainsi, par exemple, l’encodage d’un poème pour une étude littéraire pourra présenter des balises de type « vers », un article scientifique des balises de type « abstract » et « bibliographie », alors qu’une recherche en bibliographie matérielle et autres recherches intéressées à l’inscription matérielle des textes pourra comporter des attributs « rature » ou des balises « erreur d’impression », etc. Chaque projet de recherche ou d’édition peut adopter son jeu de balises et de propriétés, ce qui permet ainsi de défendre l’idée que « le contenu d’un document XML TEI représente directement ce que son créateur considère significatif dans sa structure et son contenu » (Burnard, 2015)
Cela dit, la modélisation des documents sous forme d’arbre – organisation hiérarchique imbriquant des éléments les uns dans les autres, par exemple : un chapitre, contenant des pages, contenant des paragraphes, contenant des mots, etc. – reste un élément fortement structurant pour les formes de contributions scientifiques permises par ce format. Cette modélisation reste la plupart du temps exploitée en des termes relevant pour beaucoup d’une forme de skeuomorphisme avec les pratiques d’édition imprimée. La description de relations graphiques, par exemple, bien que possible, est assez difficilement prise en charge par une telle structure hiérarchique. Ainsi, s’ils permettent une grande diversité dans les vocabulaires de description des documents, les formats TEI/XML imposent de manière stricte une grammaire et un mode de structuration des écrits qui s’inscrit dans l’histoire globale des formats de balisage.

L’essor du web entre horizons de sémantisation et pratiques « créolisées » de la conversion textuelle

Parallèlement à la naissance et à la stabilisation du format TEI pour l’écriture et l’édition des textes, l’utilisation des technologies numériques comme moyen de création de réseaux de documents hypertextuels, initié par les travaux de Vannevar Bush, puis de Douglas Engelbart et enfin de Ted Nelson, trouve une voie de développement et de généralisation rapide grâce à l’invention du web par Tim Berners Lee en 1990. Cette dernière est permise par la stabilisation de trois régimes de normativité technique : un protocole unifié permettant à des ordinateurs personnels de dialoguer avec des serveurs informatiques selon des modalités unifiées (HTTP) ; une infrastructure permettant de construire un espace de ressources accessibles – le Domain Name System (DNS) et les identifiants Uniform Resource Locator (URL) qu’il permet de manipuler ; enfin, un format numérique de balisage textuel intitulé HyperText Markup Language (HTML). 
Le fonctionnement du web institue la notion de ressource, qui correspond à une entité documentaire représentée par une adresse URL spécifique – cette entité pouvant par exemple être une page web textuelle, une vidéo, ou une image. Dans ce contexte, lorsqu’un ordinateur s’adresse à un serveur pour lui faire la requête d’une ressource donnée, le format de données de réponse est défini à la volée à travers le protocole dit de la « négociation de contenus » (« La négociation de contenu », 2019). Ce protocole de communication permet de « servir » une même « ressource » selon différentes formats (par exemple pour un contenu textuel : PDFHTML ou ZIP) en fonction du contexte et des préférences du poste de l’utilisateur. Il établit mécaniquement une existence polymorphique pour les ressources du web qui ne sont pas définies par un format a priori mais par une localisation conceptualisée comme purement référentielle et informe. À cette conceptualisation architecturale originelle, s’ajoute la sédimentation du modèle de la séparation entre contenu et présentation dans l’histoire du format HTML lui-même.

HTML : histoire d’une stabilisation conceptuelle

HTML se présente comme un descendant simplifié de SGML dédié spécifiquement à l’affichage de pages web en ligne. Contrairement à TEI ou XML, le vocabulaire de balises et de propriétés à même de former l’« arbre logique » d’un document HTML sont – théoriquement – fixes et non-extensibles. Cependant, notamment du fait que les premières spécifications du langage sont très « tolérantes » vis-à-vis de formulations syntaxiques ou grammaticales non-standards, sa stabilisation est le fruit d’une histoire polyphonique et désordonnée faite de tensions et de compétitions économiques, qui en font le théâtre de nombreuses expérimentations et pratiques idiosyncrasiques attachées à l’un ou l’autre des navigateurs à même d’interpréter le format. Pendant de nombreuses années, les entreprises en charge de la fabrication des navigateurs web gouvernent la stabilisation du format par la manière dont leur logiciel interprète les différentes balises et indications écrites par les développeurs des pages web. Les spécifications des navigateurs – ou leur comportement observé empiriquement – sont alors le cadre normatif principal pour la conception des sites et l’appréhension de leurs possibilités en termes d’écriture. Progressivement, l’organisme W3C, dirigé par le créateur du web Tim Berners Lee, occupe une place plus importante qui lui permet d’articuler les efforts des différentes entreprises et de mettre en place un semblant de normalisation pour le fonctionnement d’HTML.
Dans ce contexte technique et économique, l’histoire du langage HTML et de ses différentes versions continue – d’abord de manière chaotique – le mouvement de stabilisation de la séparation entre le contenu et la présentation institué par GML. Les premières versions de HTML ne présentent aucun moyen de spécifier l’apparence à donner aux éléments textuels présentés à l’écran : ils sont intégralement interprétés par les navigateurs web qui les représentent en fonction de paramètres prédéfinis – par exemple, en affichant les éléments balisés comme « titre » en plus grand et plus gras que les éléments balisés comme « paragraphes ». Pour palier à cette relative pauvreté graphique et rhétorique, on retrouve dans les jeux de balise des premières versions d’HTML des éléments liés à la mise en forme ou à l’affichage des éléments qui troublent une définition stricte du rôle du langage vis-à-vis de la présentation des contenus. L’ouvrage From A to <A>: Keywords of Markup (Dilger & Rice, 2010) propose en ce sens une archéologie de ces balises apocryphes, démontrant comment des balises encore utilisées telles que <hr ›(désignant un saut de ligne), ou révolues telles que <blink ›(élément clignotant) ou <marquee ›(élément mobile) nous révèlent des pratiques tremblantes en recherche d’un modèle pour l’expression du sens avec un nouveau langage. 
À la fin des années 1990, et sous le coup du développement rapide du web – notamment en direction d’applications commerciales – le principe de la « feuille de style » inventé du temps de GML est remobilisé dans un nouveau langage intitulé Cascading Style Sheet (CSS). Ce dernier permet de moduler l’affichage du code HTML par les navigateurs au moyen d’un ensemble de règles de mise en forme spécifiques et applicables selon certaines conditions. Il autorise l’élaboration de modes de présentation qui sont de moins en moins dépendants de la structure morphologique des contenus représentés par l’arbre logique de HTML74 . Dès sa création, CSS permet de définir des « règles de présentation » différenciées en fonction du type de média sur lequel les sites sont appelés à être affichés (écran ou page imprimée). La troisième version de CSS étend les possibilités en incluant de nouveaux types de médias (interface vocale, appareil mobile) et en ajoutant la prise en compte de la taille de la fenêtre dʼaffichage75 . Après un temps de stabilisation, l’ensemble des principes établis initialement par GML se trouve donc intégré dans les technologies du web.
Les évolutions successives de la spécification HTML jusqu’à son actuelle cinquième version sont accompagnées d’un discours sur la « sémantisation » progressive du langage, qui insistent sur une séparation toujours plus radicale entre les « contenus » et leur « présentation »76 . Le modèle de la « séparation des préoccupations », si puissant dans la culture informatique, se traduit progressivement sur le plan technique et socio-professionnel dans une séparation, dans la conception des pages web, entre trois langages distincts avec leurs champs d’expertise respectifs : HTML pour les « contenus », CSS pour la « présentation », et enfin Javascript pour la gestion des interactions à l’œuvre dans la relation entre les internautes et la pages qu’ils visitent.
Du point de vue des pratiques de l’édition savante, le développement des revues électroniques est l’occasion d’une généralisation massive du format HTML comme horizon de publication de l’écriture scientifique. Dans la majorité des chaînes de publication contemporaines, le manuscrit écrit par un auteur (la plupart du temps avec un logiciel de traitement de texte WYSIWYG, comme on l’a vu au début de ce chapitre, éventuellement enrichi de feuilles de styles facilitant sa « sémantisation ») se voit retravaillé par un éditeur et mobilisé pour la création d’un document au format XML sous une forme « sémantisée », avant d’être à nouveau dégradé via la production d’un code HTML destiné à la publication en ligne77 .

La « sémantisation » comme seul horizon ?

Au milieu des années 2000, l’encodage numérique des documents-publications est progressivement affecté par le développement du « web des données » (en opposition au « web des documents » établi grâce à HTML). Les machines qui peuplent le web peuvent alors communiquer les données dont elles disposent à toute autre entité. L’idée sous-jacente est de développer une infrastructure technique permettant de relier entre elles des données auparavant isolées les unes des autres pour constituer un réseau global d’informations. Ces « données » peuvent représenter des entités aussi variées que des personnes, des événements ou des idées et sont mises à disposition afin dʼêtre intégrées et manipulées par diverses applications. Ce développement s’accompagne de l’invention du modèle du triplet sujet-prédicat-objet (dit Resource Description Framework – RDF), qui consiste à décrire les informations sous la forme de propositions logiques minimales qui pourront ensuite être mises en réseau et enrichies via la conjonction de plusieurs triplets. Les connaissances se voient ainsi modélisées sous la forme d’une série de « ressources » connectées par des prédicats (par exemple, la ressource « Roger Chartier » sera connectée à la ressource « historien » par le prédicat « a la profession de »). Un exemple contemporain d’application de tels principes pour la communication scientifique réside dans le principe de la nanopublication, qui consiste à rendre lisible les énoncés d’un chercheur par un traitement machinique jusqu’au niveau des propositions individuelles effectuées à l’intérieur d’un écrit (Golden & Shaw, 2016). L’objectif de tels formats consiste à permettre la constitution de systèmes applicatifs capables de manipuler directement les connaissances « contenues » dans les publications sous la forme, par exemple, d’interfaces de requête sémantique et de moteurs d’inférence logique. L’entrée de la nanopublication dans le champ des sciences humaines commence doucement à partir de 2015, notamment dans la discipline de l’archéologie78 . Ces exemples, et à la limite de la définition de la publication d’un point de vue éditorial, représentent une forme d’horizon « sémantique » qui verrait le devenir du format de données des publications comme celui d’une description toujours plus proche du « sens » contenu dans les formes documentaires.
Le « web des documents » lui-même continue son chemin vers toujours plus de « sémantisation » via la publication dans de nouvelles propositions, telles que RDFa, destinées à enrichir HTML d’informations pouvant être traitées automatiquement par des machines (Herman, Adida, Sporny, & Birbek, 2015). Plus spécifiquement destiné à l’édition scientifique, le format Research Article in Simplified HTML ou RASH se base, lui aussi, sur ce principe (Peroni, 15 janvier 2015/2017). Dans le même sens, le groupe « argumentation » au sein du W3C travaille à développer les normes de nouvelles formalisations documentaires permettant un traitement automatique des contenus de nature argumentative (Sobieski, 2015). On peut supposer que de telles initiatives continueront à se développer pour un équipement « sémantique » toujours plus précis des documents produits à partir du travail d’écriture des chercheurs. L’horizon de la « sémantisation » des formats de publication est celui d’une structuration toujours plus importante pour les « contenus » et d’un effacement progressif de la place de la « présentation » dans les pratiques d’écriture qui construisent les documents-publications.

Markdown : dynamiques de « créolisation » dans les formats d’écriture en ligne

À partir du début des années 2000, le développement de langages de programmation permettant de concevoir des « applications serveurs » ouvre l’avènement de ce que l’on nommera le « web 2.0 ». Ce terme désigne la capacité nouvelle des sites à accueillir les écrits de visiteurs et autres utilisateurs ne disposant pas de ressources et de compétences informatiques. Via le développement des sites dits « dynamiques », on peut désormais fabriquer des pages web sans avoir à connaître directement le format HTML, au moyen de la nouvelle typologie de site dite des Content Management Systems. Avec ces CMS, il est possible de concevoir des sites composés d’un front-office (ou « boutique ») dédié aux visiteurs et d’un back-office (ou « arrière-boutique ») destiné à des rédacteurs de contenus. Le front-office offre la plupart du temps une interface d’écriture visuelle imitant les logiciels à succès WYSIWYG – au premier rang desquels Microsoft Word – pour permettre d’éditer les contenus du site au moyen d’une interface visuelle – que ces contenus soient des billets, des articles, ou des descriptions de produits. L’écriture se fait alors via la médiation d’une quantité de formatages : on écrit dans une interface WYSIWYG, qui est convertie par l’application en code HTML, lui-même stocké ensuite dans une base de données relationnelle. En retour, au moment de la lecture d’une page donnée, ces mêmes données se voient récupérées et reconverties en HTML au moyen de leur insertion dans un template (ou gabarit) de page qui définit une structure invariante dans laquelle sont formatées les données spécifiques à la page visitée. Le code HTML final est alors renvoyé à l’ordinateur du visiteur, dont le navigateur affiche enfin une image de texte en fonction de ses paramètres et caractéristiques spécifiques, ainsi que des instructions de styles en CSS offertes par la page79 .
C’est dans ce contexte de généralisation des écrits destinés au web que l’on assiste au développement de nouveaux langages dits de « balisage léger » comme Markdown, RST, ASCIIDoc, ou Textile80 . Ces langages se concentrent avant tout sur l’aisance d’écriture de leur balisage par les auteurs. Par ailleurs, ils réintroduisent partiellement le principe des langages de balisage procédural à l’intérieur de formats descriptifs comme HTML. Parmi eux, le langage Markdown, inventé en 2004 par John Gruber et Aaron Swartz, représente un rapport particulier aux environnements techniques et aux expériences de l’écriture : il est conçu pour l’expérience d’une écriture conduite avec un éditeur de texte minimal et des connaissances techniques réduites. Dès son origine, le format est en effet conçu dans l’idée de « rendre la rédaction de pages web simples, et surtout dʼentrées de weblog, aussi facile que la rédaction dʼun courriel, en permettant dʼutiliser à peu près la même syntaxe et en la convertissant automatiquement en HTML » (Swartz, 2004)

Techniquement, Markdown se présente comme une simplification de HTML et reste donc compatible avec ce dernier. Via une syntaxe de balisage simple constituée d’indication d’un ou deux caractères (« # », « ** »), il permet de décrire les « structures de contenu » les plus utilisées dans l’écriture (titre, liste, texte important, etc.) sur un registre semi-procédural, tout en n’entretenant aucun rapport avec la « mise en forme » du texte à lire. Son objectif principal est donc de permettre la constitution de documents structurés selon les mêmes règles et concepts que le HTML (un texte composé de titres, de blocs de citation, de listes, etc.), mais présentant une quantité moindre de métatexte pour structurer le texte. 
Idiome très facile à maîtriser, un texte écrit selon Markdown peut donc être lu comme une simple chaîne de « texte brut », ce qui permet de le manipuler via une diversité de logiciels d’édition de textes et d’environnements en ligne. Il présente cependant aussi des limitations rhétoriques importantes, notamment parce qu’il ne permet pas d’exprimer des arbres logiques de la même complexité que HTML, SGML ou XML. Ainsi, seule une structuration à un seul niveau est possible, et le texte ne peut être modélisé que sous la forme d’une succession aplatie de titres, de paragraphes et autres listes81 Markdown offre par ailleurs un vocabulaire d’éléments de base très limité (par rapport à HTML). En tant que format appelé à être interprété dans un environnement logiciel plus large, il est cependant facilement combinable et modifiable pour accueillir et s’articuler avec d’autres formats.
Malgré un relatif échec de normalisation82 , la popularité de Markdown lui vaut d’être progressivement intégré dans une grande quantité de logiciels et de services en ligne tout en faisant l’objet d’un grand nombre de variations visant à l’adapter à des contextes d’écriture spécifiques. Concernant les pratiques scientifiques, la mobilisation du format est de plus en plus présente dans les contextes associés aux sciences de la nature et aux disciplines technologiques. Il est ainsi utilisé par la quasi-totalité des systèmes de « notebooks » scientifiques, logiciels permettant aux chercheurs de publier conjointement des portions de code exécutables – démonstrations mathématiques, traitement et visualisation de données statistiques, modèles scientifiques, etc. – et leur commentaire83 . Il est également progressivement adapté pour des usages savants dans le champ des SHS, via des projets tels que « scholarly markdown » (Lin, 2014), ou plus récemment, l’éditeur de textes scientifiques « stylo » (Sauret et al., 2017). Cette multitude de projets et de variations illustre un mode d’existence fluide pour les écrits effectués selon le format Markdown, qui se voient associés et hybridés avec d’autres langages dans divers services et dispositifs de publication.
Paradoxalement, le modèle projeté par Markdown sur les pratiques d’écriture savante est celui d’un rapprochement en même temps que d’une simplification de la dimension technique de l’écriture numérique – une forme de rhétorique de l’authenticité et de la transparence technique qui repose pourtant sur un enfilement complexe de procédures d’interprétation et de conversion au moment de l’affichage des textes. Ce format réactive la « suprématie du texte brut » introduite par la culture hacker et l’histoire du langage UNIX (Schrijver, 2017) qui avait été mise à mal par l’essor des logiciels WYSIWYG et l’appareillage logiciel de plus en plus conséquent associé à des langages de balisage tels qu’XMLMarkdown se présente comme une démocratisation de la pratique de l’encodage, qui intensifie sa présence dès les premiers moments de l’écriture d’un texte, favorisant ainsi une plus grande intériorisation du modèle du « contenu structuré » auquel HTML est affilié, et permettant une multitude de formes d’hybridations – qui reposent sur un empilement technologique qui n’a rien d’une simplification. En concentrant le souci esthétique sur le code lui-même et en restreignant les possibilités de balisage et de caractérisation des éléments toujours plus nombreuses offertes par le web (structures complexes, interactivité, etc.), Markdown fait d’une certaine manière oublier toujours plus la participation de la « présentation » visuelle à la construction du sens des écrits. Mais dans le même temps, il dénote un souci esthétique lié à l’écriture du balisage lui-même – censé être élégant à lire et facile à écrire – qui concentre l’attention sur la « présentation » du « contenu » en tant que code, et ses qualités méthodologiques et esthétiques intrinsèques. Ce faisant, il manifeste ainsi une nouvelle nuanciation dans la différenciation stricte entre le « contenu » et sa « présentation » telle qu’elle a été instituée par GML et ses descendants.
Markdown s’inscrit aujourd’hui dans une diversité d’expérimentations visant à construire des « chaînes de publication » modulaires (Fauchié & Parisot, 2018) fondées sur l’utilisation de plusieurs formats et technologies. Ces dernières permettent alors de conjuguer et d’hybrider une diversité de pratiques et d’outils, recoupant et conjuguant des modèles hétérogènes. Par ailleurs, les programmes de conversion – au premier rang desquels le logiciel Pandoc qui permet de convertir des fichiers de contenus textuels depuis à peu près n’importe quel format numérique vers n’importe quel autre – conduisent à une multiplication des combinaisons, des superpositions et des emprunts entre les formes de performativité transactionnelle impliquée par chacun des formats en usage. Ces programmes de conversion instaurent un mode d’existence fluide pour les formats de données dont la nouvelle interopérabilité leur attribue un caractère interchangeable, qui peut être interprété selon deux dynamiques opposées. Selon une première perspective, à travers le développement des nouvelles chaînes de publication, les documents-publications se voient en partie réduits à une version simplifiée de la « Hiérarchie Ordonnée d’Objets de Contenus » instaurée par GML, qui semble avoir été naturalisée par l’histoire du balisage descriptif comme le mode ultime de description des documents. Cette continuation et cette réduction amenuisent le champ des possibles documentaires en ramenant les documents-publications au « plus petit dénominateur commun » entre les différents formats en usage84 , provoquant une invisibilisation en même temps qu’un appauvrissement du modèle sur lequel elle repose. Cela dit, selon une seconde perspective, ils autorisent également une diversité de transformations et d’hybridations à chaque itération de la conversion d’un texte depuis un format vers un autre, qui sont l’occasion d’autant de pratiques d’enrichissement, de reformulation et de reprise – par exemple, depuis un texte écrit par un chercheur au format markdown vers sa reprise par un designer au format epub ou HTML – à même d’en dénaturaliser les modèles. Indépendamment de toute analyse approfondie des « chaînes de publication » sur le plan méthodologique85 , ces dernières traduisent la condition complexe des formats de données dans un environnement technique, social et méthodologique de plus en plus divers et distribué pour les pratiques d’écriture et d’édition.
Dans le champ de l’anthropologie des techniques, David Edgerton a proposé le terme de créolisation pour définir « la diffusion de techniques singulières souvent dérivées de ‹ vieilles techniques › [et renvoyant à des] dérivés locaux de quelque chose originaire d’ailleurs » (Edgerton, 2013). La créolisation technique se définit ainsi, selon la lecture d’Edgerton par le socio-anthropologue Nicolas Nova, à la fois comme une circulation et une combinaison entre des éléments issus de milieux et d’époques divergentes (Nova, 2017). Dans le contexte de l’essor des chaînes de publication contemporaines ainsi qu’au regard de la longue histoire des formats de balisage et leur réactivation récente dans les formats de balisage légers tels que markdown, il semble qu’un tel processus de créolisation soit à l’œuvre dans les multiples hybridations et empilements technologiques qui permettent aux documents-publications d’exister dans les espaces de publication contemporains.
Cette partie a ainsi permis d’étudier les multiples cadres d’écriture véhiculés par les formats de données éditoriales, et leur relation au modèle de conception de la séparation entre « contenu » et « présentation ». Dans cette histoire, le balisage descriptif a institué dans les pratiques de recherche à la fois le découplage entre les formats de données et les logiciels qui permettent de les lire et de les écrire, et le couplage du « document structuré » avec la « feuille de style » qui stabilise la séparation entre « contenus » et « présentation » dans les pratiques de la plupart des acteurs de l’édition. Ce faisant, cette stabilisation produit un horizon représentationnaliste pour les pratiques d’écriture de recherche normales, horizon qui me semble pouvoir être relié au manque d’attention vis-à-vis de la matérialité de ces dernières. L’histoire du web a consacré l’hégémonie de ce modèle de conception en instituant une séparation entre « contenus » et « présentation » toujours plus radicale et marquée par les discours de la « sémantisation », qui ont des motivations opérationnelles, mais aussi des effets interprétatifs importants sur les représentations et les pratiques du texte par les collectifs de recherche.
Et pourtant, nous avons également visité des modèles alternatifs qui compliquent une vision téléologique de l’histoire des formats de données éditoriales. L’histoire des langages procéduraux et sa continuation inattendue dans le format PDF donne à voir une combinaison étrange entre « contenus » et « présentation », intégrant des indications esthétiques dans son format tout en étant faite pour la transmissibilité et la « cherchabilité ». TeX, quant à lui, dessine une histoire parallèle dans laquelle le « contenu » encodé est précisément pensé pour une maîtrise importante de la composition graphique des textes. Les nouveaux idiomes tels que markdown, enfin, réintroduisent des modes d’écriture « procéduraux » dans un cadre « descriptif » (celui de HTML) et semblent déporter la question de la « présentation » à l’expérience d’écriture en tant que telle. Ils s’inscrivent aussi dans une économie de la conversion qui induit une plus forte attention au fonctionnement des langages de balisage dans les pratiques d’écriture des chercheurs.
Entre « créolisation » des formats et horizons de « sémantisation » totale des écrits de recherche, l’essor du web comme plateforme centralisant toutes les activités de publication questionne ainsi le rôle des formats vis-à-vis des pratiques et des épistémologies qu’ils embarquent et supposent. Il s’agit dans la dernière partie de ce chapitre de décrire les conséquences de la séparation entre « contenus » et « présentation » sur les modèles qui structurent les pratiques de publication. Dans cette séparation, ce qui est en jeu relève autant de la compréhension – et donc la prise en compte – de la matérialité complexe et distribuée des documents numériques dans les stratégies d’écriture de la recherche, que de l’organisation du travail éditorial et de conception impliqué par les conditions contemporaines de la communication scientifique.

D’un modèle de conception industrielle à un modèle de conception de l’écriture

Nos manières de lire et d’écrire les documents-publications sont infusées par les modèles méthodologiques et sémiotiques construits par l’histoire des formats de données. En ce sens, si la séparation entre « contenu » et « présentation » est l’expression stabilisée de présupposés sur la matérialité du texte, elle se présente initialement comme une ressource méthodologique visant à penser l’existence des textes à travers la multitude de métamorphoses et de transformations qu’implique leur encodage numérique. Il faut donc, dans cette dernière partie, terminer le travail de dénaturalisation de ce modèle en qualifiant son mode de stabilisation, mais également en lui substituant des formulations alternatives. Il s’agit alors de qualifier à la fois les effets et les propriétés des formats – techniques – de la publication sur la stabilisation et la déstabilisation des pratiques des chercheurs, et leur manière d’articuler leurs activités avec les collectifs hétérogènes qui permettent la genèse des documents-publications.

Des modèles méthodologiques et épistémologiques contingents

L’histoire des formats de données textuels révèle d’abord la capacité de ces derniers à stabiliser les rapports entre les processus de modélisation impliqués par les technologies numériques et les pratiques interprétatives des chercheurs en SHS. En ce sens, l’histoire de l’encodage et du « formatage » numérique du texte conduit facilement, par le geste de modélisation qu’une telle opération demande, à définir ce qui pourrait facilement ressembler aux « caractéristiques essentielles » d’un texte. L’épisode de la numérisation des pratiques savantes a d’une certaine manière révélé que la notion de « caractéristiques textuelles » dépend essentiellement des textes et de leur destination, ainsi que l’a fait remarquer Katherine Hayles (Hayles, 2003). Allen Renear, historien de la TEI autant que protagoniste de son développement, a décrit l’histoire de ce dernier format comme celle de la lente transition depuis une conception universaliste de l’encodage vers une forme d’antiréalisme et d’interprétativisme radical (A. H. Renear, 2004). Ainsi, la première période de la TEI, centrée sur la notion de « Ordered Hierarchy of Content Objects » (OHOCC) entend modéliser les textes de manière agnostique à tout type de contenu. Cette conception n’est pas seulement envisagée comme un mode de description justifié méthodologiquement, mais aussi comme un reflet exact de ce qui les constitue, conduisant à penser que « le balisage descriptif nʼest pas seulement la meilleure approche… cʼest la meilleure approche imaginable »86 (A. H. Renear, 2004, p. 224) et qu’un tel format de données permet de décrire « ce qu’un texte est en réalité » (DeRose, Durand, Mylonas, & Renear, 1990). La suite de l’histoire de TEI est marquée cependant par un pluralisme progressif qui s’achève par une phase d’« antiréalisme radical » (A. H. Renear, 2004, p. 224), durant laquelle les modèles de description des documents sont construits à partir de la spécificité des projets scientifiques et/ou éditoriaux qui les portent. En ce sens, l’histoire des formats de données éditoriales révèle la dimension intrinsèquement interprétative de l’encodage, et donc la capacité d’un format à performativement implémenter une manière de pratiquer et de concevoir les textes. 
La dimension énonciative des formats les conduit par ailleurs à stabiliser des relations sémiotiques, c’est-à-dire à cadrer, sur un registre probabiliste et non définitif, certaines manières et possibilités d’écriture au détriment d’autres. La syntaxe de formats tels que XML en vient ainsi à rendre difficilement pensable l’encodage de toute une série de relations et d’approches du texte qui ne sont pas permises techniquement et sémiotiquement par cette technologie. En ce sens, l’hégémonie de formats tels qu’XML peut induire la tendance à penser tous les projets documentaires selon les caractéristiques propres de ce formalisme en particulier (Bachimont, 2007a, p. 234), ou bien de lui attribuer une forme de polyvalence lui permettant d’encoder n’importe quelle forme d’expression textuelle. Pourtant, la structure de l’arbre logique impose un moule hiérarchique à la description de tous les contenus : ils seront toujours plus facilement décrits comme une imbrication progressive d’objets les uns dans les autres (par exemple, un chapitre, contenant des pages, contenant des paragraphes, contenant des mots, etc.), rendant par exemple très difficile la description toute forme de chevauchement87 , de localisation multiple pour les éléments, ou dʼambiguïté dans les interprétations qui peuvent en être faites. 
Les formats produisent enfin une stabilisation méthodologique. En effet, la distinction même entre balisage « procédural » et « descriptif », et son association à la question de la séparation entre « contenus » et « présentation » par des travaux tels que ceux de Charles Goldfarb (Goldfarb, 1981), peut elle-même être remise en cause comme l’expression d’une stabilisation questionnable vis-à-vis des manières d’encoder et d’envisager le traitement numérique des textes. Allen Renear (A. Renear, 2000) a ainsi démontré que l’histoire des formats de données est marquée par une forme de confusion entre les modalités d’encodage des langages de balisage (qui peuvent être impératifs/directifs – comme TeX, ou indicatifs/assertifs – comme XML) et l’objet de leurs indications (qui peuvent porter sur un « domaine logique » ou un « domaine renditionnel », soit un supposé « contenu » et une supposée « présentation »). Ainsi, alors que les discours associent toujours le mode « impératif » au « domaine renditionnel » (comme le fait TeX) et le mode « indicatif » au « domaine logique » (comme le fait HTML 5), rien ne justifie un tel amalgame a priori, et l’on peut en fait très bien imaginer utiliser des formats impératifs pour la description de principes logique (exemple : « commencer ici un titre » – comme en témoigne Markdown) ou des formats descriptifs pour l’expression de dimensions renditionnelles (exemple : « ce nœud représente la portion gauche de l’écran » – comme on le fait parfois dans l’usage d’HTML). L’association entre certaines approches du codage du texte et la séparation contenu/présentation, stabilisée dès l’invention de GML puis son institutionnalisation universitaire dans la TEI88 , nʼest alors plus discutée et se voit stabilisée alors qu’elle est fondamentalement un choix méthodologique, qui peut être remis à question à la lueur de certaines situations éditoriales ou scientifiques.
Ainsi, je fais l’hypothèse que la définition des formats peut conduire à leur attribuer une nature ontologique là où ce derniers sont toujours l’expression de dynamiques de conception industrielle situées et contingentes89 . Je rejoins ici l’approche de Jonathan Sterne qui insiste sur le fait que la stabilisation des formats est moins le résultat de l’achèvement de caractéristiques techniques idéales que le résultat d’un déploiement historique aux dimensions sociales, techniques et esthétiques :
De la confusion et de l’incertitude qui accompagnent le développement d’un standard, un ordre émerge et, aux yeux des non-initiés, un format commence à apparaître comme le résultat naturel d’un processus contingent et négocié.  (Sterne, 2012/2018, p. 61)
Les spécifications des formats de données ne sont en ce sens ni l’expression d’un optimum technique (ce qui fonctionne le mieux) ni de la capture ontologique d’une forme d’« essence » des contenus qu’ils encodent et des pratiques qu’ils informatisent. Ainsi « le format est ce qui spécifie les protocoles par lesquels un média fonctionne » et « cette spécification opère comme un code – que ce soit dans le logiciel, dans la réglementation ou dans les procédures de fabrication et les modes d’emploi – qui conditionne l’expérience d’un média et ses protocoles de traitement. » Cependant, « ces codes, parce qu’ils ne sont pas discutés publiquement, ni même apparents aux utilisateurs, revêtent souvent une apparence ontologique alors même qu’ils sont le fruit du hasard. » (Sterne, 2012/2018, p. 27). Il faut alors chercher, dans les champs des disciplines qui sont précisément en charge de la conceptualisation et de la formulation de ces codes – à savoir celles de l’ingénierie documentaire – des ressources conceptuelles permettant de relocaliser différemment la distinction entre « contenu » et « présentation ».

Relocaliser un modèle méthodologique au prisme des théories de l’ingénierie documentaire

Dans le champ de l’ingénierie informatique, le domaine de « l’ingénierie des connaissances et des contenus » désigne l’ensemble des recherches qui tentent de formaliser, à des fins opérationnelles, les modalités de conception des systèmes automatisés qui manipulent des inscriptions numériques dans différents contextes documentaires. Dans ce cadre, Crozat, Bachimont et al. ont définit la théorie opérationnelle de l’écriture numérique comme une démarche qui « relève d’un processus d’abstraction visant à mieux comprendre pour mieux faire, concevoir des systèmes en ingénierie documentaire par exemple » (Crozat, Bachimont, Cailleau, Bouchardon, & Gaillard, 2011). Cette théorie opérationnelle se présente comme « l’instrument d’une ingénierie, en particulier dans le cadre de projets de recherche et développement auxquels participent les auteurs » qui tente de définir des principes méthodologiques pour la conception de systèmes d’écriture et d’édition.
Suivant l’hypothèse d’une tendance technique propre aux technologies numériques, la théorie opérationnelle de l’écriture numérique vise à construire des méthodes et des principes de conception à même de faciliter une série d’opérations qui seraient propres à une écriture en régime computationnel. Ainsi, les auteurs définissent un ensemble d’opérations d’écriture spécifiques portées par ces technologies : le polymorphisme – la forme des textes est adaptée en fonction du contexte de restitution ; la transclusion – la capacité du numérique à permettre de réutiliser des fragments textuels sans les copier ; la dérivation – la capacité des fragments à être ajustés pour leur réutilisation ; et la déclinaison – la possibilité de programmer des variations dans un même contenu (Crozat, 2012).
Dans ce contexte, le concept de « chaîne éditoriale », développé à la fois sur un mode opérationnel et théorique, désigne « un système de production documentaire cherchant à instrumenter des fonctions dʼécriture originales (dans ce que le numérique lui apporte et lui impose de spécifique) en prise avec la tendance du numérique, en particulier afin dʼautomatiser la rééditorialisation » (Crozat, 2012). Elle désigne « un procédé technologique et méthodologique consistant à réaliser un modèle de document, à assister dans les tâches de création du contenu et à automatiser la mise en forme » (Guillaume et al., 2014). La séparation entre contenus et présentation y renvoie initialement à une séparation des tâches et à la spécialisation des métiers dans le champ éditorial :
Il s’agit de réduire la charge technique sur un auteur non qualifié pour traiter de forme, et optimiser le processus de production (Bachimont & Crozat, 2004).
En ce sens, dans le cadre de la conception des chaînes éditoriales, Bachimont et Crozat reviennent et nuancent la séparation entre fond et forme en rappelant que cette dernière vaut moins par l’adhérence sémantique de la première à la seconde, que pour la « disponibilité manipulatoire » des inscriptions qui constituent les « contenus » à faire l’objet d’une série de transformations. Ces derniers disqualifient par ailleurs la dichotomie entre fond et forme dans la mesure où cette dernière n’est jamais accessible aux sens : la conception selon laquelle l’on pourrait séparer les « ressources » de leurs présentations demande plutôt, dans le vocabulaire de ces auteurs, de laisser place à une multiplicité de statuts pour les « formes » qui sont manipulées dans le cadre des processus éditoriaux :
Cette conception [qui associerait les « ressources » à un fond et leurs présentations à une « forme », nda] est fallacieuse, dans la mesure où la ressource est par définition inconsultable : séquence numérique, elle n’est appréhendable qu’à travers une mise en forme (par exemple, un éditeur XML). Il apparaît donc qu’il faut plutôt distinguer une forme particulière, « canonique », définissant conventionnellement un noyau contenu invariant, que des mises en formes déclineront en publications diverses.  (Bachimont & Crozat, 2004)
En ce sens, et en alternative à une conception simplificatrices de la distinction « forme/contenu », ces auteurs proposent une typologie de formes remplissant des fonctions distinctes : premièrement, des « formes génératrices » ou « canoniques » caractérisées par leur capacité à faire l’objet de transformations ; deuxièmement, des « formes éditables » conçues pour se prêter à l’écriture et à la composition des « contenus » par les auteurs ; enfin des « formes publiées » qui correspondent aux diverses formes documentaires prises par les artefacts dédiés à un public de lecteurs (Dumas, 2016). L’ensemble de ces formes constitue alors ce qu’ils appellent un « fonds documentaire », c’est-à-dire un ensemble polymorphique qui définit le document numérique et sa condition polymorphique sans pour autant recourir à la distinction entre un « contenu » invariant et des « formes » incidentes (Bachimont & Crozat, 2004, p. 98).
Les théories et les méthodologies de l’ingénierie documentaire constituent un ensemble d’outils qui permettent d’équiper une éthique de la métamorphose textuelle qui ne prétend pas pour autant manipuler directement le « sens » des documents sur lesquels elle se porte, et laisse de ce fait un espace de jeu et d’invention pour les diverses opérations qui font exister les textes dans les environnements numériques. Ces nuanciations s’accompagnent, chez Bachimont, d’une réflexion sur les différences entre science et ingénierie. Il procède pour cela à un double mouvement consistant à définir l’ingénierie au-delà d’une pure application des connaissances scientifiques, mais également à ne pas confondre les modes de pensées instrumentalisés par l’ingénierie avec la recherche d’une description du réel ou de l’être propre à satisfaire une démarche scientifique ou ontologique. Dans Ingénierie des connaissances et des contenus, Bruno Bachimont revient sur le rôle des formalismes mathématiques dans ce qu’il nomme « l’ingénierie des inscriptions », pour rappeler que les modélisations techniques ne relèvent pas des mêmes projets que les modélisations scientifiques qu’elles peuvent parfois mobiliser :
Cependant, l’ingénierie des connaissances dont l’ingénierie est une composante n’est pas une science cognitive, fût-elle appliquée, mais une technologie intellectuelle : elle ne vise pas à déterminer la pensée en tant que telle, mais à élaborer des outils facilitant l’exercice de la pensée.  (Bachimont, 2007a, p. 44)
Suivant d’une certaine manière la même ligne théorique qu’Alexander Galloway quant à la tendance des technologies numériques à se rapporter davantage à une forme d’opérationnalité qu’à des rapports de représentation ontologique, il met ainsi en garde contre toute prétention essentialiste dans la séparation entre contenu et présentation, en lui restituant sa dimension éthique – une règle utile à l’action – et son statut de ressource pour la conception. La dimension « sémantique » des appareils d’écriture développés par les pratiques de conception et d’ingénierie ne doit en ce sens pas être comprise comme la tâche de représenter le sens d’une entité par définition inatteignable, mais plutôt comme celui de faire sens d’une chaîne de transformation donnée et des pratiques avec lesquelles elle dialogue. La restitution des théories opérationnelles de l’écriture numérique nous permet ainsi de relocaliser la séparation du contenu et de la présentation dans ses enjeux méthodologiques de formulation.
Les pratiques de conception se fondent sur des modèles pour guider leur action, mais les ressources matérielles et discursives qu’elles produisent opèrent en retour une influence sur les pratiques savantes et donc les modèles quʼelles sont susceptibles de décrire. La mobilisation de la littérature dans la recherche en ingénierie a permis ici de resituer les enjeux de conception qui induisent le modèle de la séparation entre « contenus » et « présentation » sur les pratiques savantes. Il s’agit maintenant d’en qualifier les conséquences sur les conceptions du texte qui ont cours dans les pratiques normales de la publication.

D’un représentationnalisme philosophique à un hylémorphisme méthodologique

Comment les discours et les pratiques du texte de recherche ont-ils été guidés par la stabilisation des discours et des pratiques de la séparation entre « contenu » et « présentation » ? À partir des multiples relocalisations de la matérialité des textes de recherche effectuée précédemment – du point de vue de la culture du texte scientifique en général, puis du format de données, puis de sa conceptualisation dans les pratiques de conception ingénierique – je fais l’hypothèse que le cadrage opéré par la séparation entre contenu et présentation est notamment dérivé de la conjonction – ou de la confusion – entre plusieurs régimes d’abstraction. 
L’acception informatique de la notion d’abstraction revêt en effet une signification différente de ses multiples acceptions philosophiques, et pourtant il me semble repérer une continuité dans les pratiques et les discours contemporains entre ces différentes modalités. Là où les théories classiques du « l’abstraction du contenu » relèvent de la recherche d’une forme de substance dans les documents textuels, l’abstraction informatique se définit plutôt sur un registre opérationnel et pratique, comme le geste consistant à unifier les opérations de manipulation d’objets hétérogènes. L’enjeu de « l’abstraction » du texte est alors celui sa remobilisation. La généralisation d’un code exécutable se confond alors avec la généralisation de catégories de description du monde. En ce sens, ainsi que l’a repéré Galloway, la source des codes informatiques ne doit pourtant pas être confondue avec « l’anxiété phénoménologique persistante autour de la présence et de la vérité » qui caractérise, selon lui, le poststructuralisme (Galloway, 2012, p. 10). L’expression de single source publishing est en ce sens la cristallisation d’un rapport au texte marqué par cette imaginaire hybride de la « source » qui introduit une continuité paradoxale dans l’histoire de nos rapports à la textualité.
À travers l’histoire des formats de données, il semble donc que les conceptions dualistes du livre qui perdurent toujours aujourd’hui, se sont vues supplées par le fonctionnement des industries éditoriales contemporaines un deuxième dualisme légèrement différent. Ce dernier ne se trouve pas dans une réflexion sur la nature « ontologique » du texte mais davantage dans un besoin technique de manipulabilité qui conduit à concevoir le texte comme une donnée informatique à même d’être manipulée et exploitée de diverses manières. Emmanuel Souchier critiquait déjà en ce sens la propension des systèmes numériques à conditionner les pratiques en fonction de leur logiques propres :
La dissémination des formes et le calcul autorisent en effet le rêve qui consiste à donner à toute expression une forme immédiatement reconnaissable, intégrable, manipulable, « recombinable ». Or ces pratiques dʼingénierie nourrissent un fantasme enfantin de toute puissance : soumettre lʼensemble de la culture à un format unique qui assurerait une inter-traduction de toute production (modéliser, transformer, connecter, décombiner à lʼinfini). Fantasme qui trouve les moyens de ses désirs puisquʼil donne une « opérationnalité » économique aux formes culturelles et qui, dans son sillage, trace les éléments idéologiques dʼune « bonne » conception de la communication, à la fois transparente et combinatoire.  (Emmanuël Souchier, 1998)
Dans le même sens, le chercheur en littérature Alan Liu a défini come un certain « régime de l’extraction » le modèle institué par les technologies qui tendent à séparer les formes des contenus (Liu, 2002). Cette « idéologie » est, pour Liu, le produit d’une conception transcendantaliste dans laquelle les contenus numériques seraient toujours conçus comme les référents d’un sens irreprésentable :
La tendance informatique à laquelle je fais référence apparaît plus concrètement dans ce que lʼon pourrait appeler (dans les termes de Lyotard pour le sublime contemporain) le point « imprésentable » de la page Web, celui où le contenu coule à travers un « îlot de données » dans le code de lʼinterface depuis des sources transcendantales – que ce soit des bases de données ou des documents XML.90 (Liu, 2002)
En ce sens, l’« idéologie de l’extraction » dénoncée par Liu se définit bien comme un modèle contemporain influent pour les pratiques et les rôles de la publication et indissociable du modèle de la séparation entre « contenus » et « présentation ». Cette conception pose alors un problème en termes de design dans la mesure où elle est indissociable d’une forme de division du travail et des systèmes technico-économiques dans lesquels les formats de données se voient imbriqués pour fabriquer « une idéologie de stricte division entre contenu et présentation : la religion même, en quelque sorte, du codage de texte et des bases de données. »91 (Liu, 2002). Liu fait ainsi un parallèle entre la logique de l’extraction et la diffusion des méthodes de division tayloristes dans le contexte de la société de l’information, qui fait remonter la logique contemporaine de l’extraction de données aux débuts de lʼindustrialisation, et trouve sa consécration dans la forme de la base de données relationnelles et du format XML (Liu, 2008, p. 227). Ainsi, le processus de production industrielle de pièces interchangeables et interopérables « était le prédécesseur de la logique de séparation du contenu de la présentation qui a finalement déclenché le besoin social et économique des bases de données et de XML »92 (Liu, 2002). Dans ce modèle, le contenu, perçu comme valeur, représente un mode de représentation du travail fortement conditionné par une perspective économique qui autorise une division du travail :
En dʼautres termes, soyons clairs : la séparation du contenu et de la présentation, qui est maintenant imposée par les technologies de lʼinformation axées sur le business, est un euphémisme. Dʼun point de vue historique, le « savoir » (le grand « contenu » de lʼentreprise post-industrielle) est extrait de ce que « présentation » signifie réellement : du travail.93 (Liu, 2002)
Une telle conception transcendantaliste est manifestement une forme de continuation de « l’abstraction textuelle » décrite par Roger Chartier pour la culture de l’imprimé, et explique en partie le manque d’attention pour la matérialité documentaire dans les communautés de recherche des SHS. Cependant, du fait de la nature opérationnelle des modélisations dualistes impliquées par la conception des technologies numériques de gestion du texte, et pour rendre justice aux concepteurs et aux techniciens qui les manipulent, il me semble qu’un tel modèle n’est pas tout à fait exact. À l’heure du single source publishing et autres chaînes éditoriales, le texte idéal de la culture néoplatonicienne et kantienne me semble plutôt avoir laissé place à une certaine idéologie du texte brut, perçu comme une matière disponible et logiquement ouverte à une diversité de mises en forme. En ce sens, dans la mobilisation des textes pour les opérations de reformulation qu’implique la publication implique moins le transcendantalisme décrié par Alan Liu qu’une qu’une forme d’hylémorphisme méthodologique et technique vis-à-vis de la matérialité textuelle94 .
Cependant, la diffusion impensée de cet hylémorphisme méthodologique est problématique dans la mesure où elle participe elle aussi de la naturalisation d’une forme de division du travail entre les producteurs de la « matière » textuelle et les travailleurs de sa « mise en forme » – qu’ils soient humains tels que des designers et autres typographes, ou non-humains, tels que gabarits de présentation et autres systèmes de génération automatisée. Ce faisant, elle participe aussi d’une nouvelle forme de disjonction de la matérialité textuelle, et empêche de penser cette dernière comme une propriété émergente, performative et relationnelle. En ce sens, le philosophe des techniques Gilbert Simondon prenait l’exemple du moulage d’une brique pour montrer que l’hylémorphisme opère une disjonction purement abstraite et critiquable, puisque la brique est bien « formée » avant son moulage et que le moule est lui-même constitué de matière (Simondon, 1964/2005). À travers l’étude des formats de données et leur mode d’action latent et distribué, ce chapitre a dans cette lignée tenté de démontrer l’inscription de dimensions « formelles » et esthétiques au plus profond des conventions matérielles utilisées pour structurer les « contenus » de recherche contemporains.
Ainsi, dans un contexte contemporain où les écrits scientifiques sont tout autant lus que calculés et manipulés par le biais de diverses procédures plus ou moins automatisées, les conceptions historiquement dualistes du texte qui voulaient séparer matérialité et cognition se voient rejointes par de nouvelles séparations, moins induites par les dynamiques techniques de circulation et d’exploitation des données dans les environnements numériques que par la stabilisation de modèles méthodologiques relatifs à la fabrication et la production des textes. Dans ces derniers, c’est non plus l’opération d’interprétation mais bien celle d’extraction qui conditionne l’appréhension des textes de recherche : dans un contexte dominé par des problématiques d’indexation, de recherche d’information et d’affichage multi-supports, l’extraction constitue « la véritable religion » sur laquelle reposent les bases de données et techniques d’encodage (Liu, 2002) participant de l’infrastructure de la communication scientifique, stabilisent une division du travail de la matérialité des textes qui n’était pas nécessairement l’expression d’un optimum méthodologique ou technique. C’est ainsi que le paradigme de l’extraction réactive le dualisme du texte sur un registre instrumental propre aux technologies numériques et à leur mode d’appréhension des écrits scientifiques, perçus comme une « matière » extractible et recombinable indépendamment de son incorporation matérielle.

Conclusion

Les formats de données éditoriales sont les médiateurs des multiples métamorphoses textuelles qui font exister la matérialité des documents-publications des SHS sur un registre distribué et relationnel. En ce sens, il s’est agi dans ce chapitre de reconstituer les conditions de manifestation de cette matérialité en étudiant comment les formats de données articulent les pratiques d’écriture de recherche avec certaines technologies et pratiques éditoriales. Au cœur du vacillement entre approches représentationnalistes et performatives de la matérialité textuelle, je me suis focalisé sur une étude de ces formats du point de vue du modèle de conception de la séparation entre « contenu » et « présentation ». Ma démarche n’a pas consisté à faire œuvre de prescription méthodologique vis-à-vis d’un tel modèle de conception – c’est-à-dire à le qualifier comme « bon » ou « mauvais » pour les pratiques d’ingénierie documentaire et de design éditorial en général. Elle a plutôt visé à reconstituer la stabilisation relative et contingente de ce modèle d’une part, et ses effets sur les représentations et les pratiques du document-publication par les chercheurs, d’autre part.
Élaborer un format et l’assemblage industriel qui lui permet de fonctionner – infrastructures, protocoles et normes techniques, logiciels, etc. – revient ainsi à projeter un modèle sur les acteurs qu’il relie et articule, et dans le cas de la présente enquête, sur les rôles et les pratiques ayant trait aux documents-publications. Dans le cadre de son étude du format.mp3, Jonathan Sterne a démontré comment les choix à l’œuvre dans l’élaboration d’un mode de médiation musicale avaient pu impliquer, chez les ingénieurs et techniciens sonores à l’origine de la norme, les tendances acoustiques de leur époque et la valorisation de certaines qualités sonores au détriment d’autres, construisant un certain sujet d’écoute. De la même manière, les formats de données éditoriales conditionnent et envisagent, à partir des productions textuelles des époques auxquelles ils ont été élaborés, une certaine manière d’envisager ce qui compte et ce qui tient dans la publication de recherche et sa constitution sociale par une variété d’acteurs : un sujet d’écriture dont la définition découle en partie de la manière dont il est « dit » et imaginé par les technologies.
L’élaboration des formats de données pose alors un problème de représentation, au double sens esthétique (celui de la relation entre le sens et l’expression) et politique (celui des intérêts représentés par un format donné). Faire un choix technique relatif à l’édition revient ainsi à mettre en œuvre une certaine conception de ce qu’est un texte de recherche, quelles sont les pratiques et les opérations permettant de le construire, et ses modalités d’articulation entre les multiples acteurs des processus éditoriaux – éditeurs, relecteurs, ingénieurs, typographes, libraires, bibliothécaires, etc. Mais ce choix revient également, sur un plan politique, à parler au nom d’un ensemble d’écrivains et de lecteurs à venir, qui seront influencés et conditionnés par les modalités de « passage » des inscriptions à l’intérieur des circuits qui constituent la publication. C’est ainsi que « le sujet créé par le format n’a pas besoin d’être représentatif pour être partout, juste de fonctionner » (Sterne, 2012/2018, p. 385). Cette modalité opérationnelle et performative d’établissement d’une forme de pouvoir, se distingue ainsi assez nettement des logiques de normalisation technique qui ont pu structurer nos expériences médiatiques dans des époques antérieures. 
En décrivant les formats de données comme des acteurs énonciatifs participant aux pratiques de production de sens de la lecture et de l’écriture – ce que Drucker et Svensson ont nommé des middlewares intellectuelsj’ai par ailleurs développé une approche émergente et performative de la matérialité dans laquelle les différentes caractéristiques des médiations documentaires contribuent à influencer et conditionner partiellement les pratiques interprétatives avec lesquelles elles dialoguent. Je m’oppose ici à une approche « littérale » ou mécaniste de la matérialité dans laquelle le format de données agirait comme le pur « véhicule » d’une matière textuelle informe ayant vocation à être transportée depuis un environnement vers un autre. Je m’oppose également à une conception technologiquement déterministe des médias numériques, qui verrait le « contenu » comme la pure incidence des technologies à l’œuvre dans sa réalisation et de leurs propriétés. L’influence opérée par les formats de données participe plutôt de ce que Katherine Hayles a nommé un inconscient technologique, apte à influencer gestes et représentations (Hayles, 2016, pp. 176‑187). Ce dernier relève de l’établissement « probabiliste » des conditions de possibilité d’un ensemble de pratiques qu’ils affectent sans pour autant les contraindre complètement.
Dans ce contexte, même dans les situations de publication où la forme et l’aspect des documents-publications se voient totalement impensés95 , les formats de données agissent comme des acteurs esthétiques latents qui participent de nos expériences de fréquentation des publications de recherche. À ce titre, le chercheur en design Anthony Masure proposait d’expliquer la faible attention aux questions de graphisme et de typographie des institutions de l’édition scientifique par la persistance d’une forme de « logocentrisme » dans le « déni » des questions esthétiques dans les publications de recherche (Masure, 2018). Ce déni conduit les chercheurs au risque de « passer à côté de possibilités d’interroger et de renouveler les publications de recherche » (Masure, 2018, p. 69). Cependant, tout en souscrivant à un tel constat, j’ai ici tenté de démontrer que, malgré « l’esthétique par défaut » (Cliquet, 2002) d’une grande partie des publications de recherche imprimées ou affichées aujourd’hui, la matérialité des textes et les manifestations sensibles qu’elle implique pour la fréquentation des documents est toujours présente au plus profond des « contenus » qui sont reformulés et ré-articulés entre les divers lieux dans lesquels ils s’écrivent. En ce sens, les formats opérés par l’informatique sur les pratiques d’écriture, d’édition et de lectureagissent toujours, même quand leur visibilité se voit atténuée par la stabilisation des systèmes socio-techniques et de leurs modèles.
La relocalisation historique effectuée dans ce chapitre invite aussi à expérimenter d’autres configurations pour les rapports entre les pratiques de design et les pratiques d’édition dans le système de la communication scientifique. D’abord, relocalisée comme elle l’a été par cette partie,  dans le souci de design de ménager un espace toujours ouvert entre le pensable et le possible, la dimension « sémantique » des dispositifs d’écriture qui seraient conçus pour les chercheurs me semble devoir être soigneusement limitée à une acception opérationnelle et éthique – au sens d’Alexander Galloway. Il ne s’agit pas, via la mise en place de technologies d’écriture « sémantiques », de concevoir la tâche des designers comme celle de préserver l’idéalité d’un sens qui serait pour ainsi dire produit une fois pour toutes depuis la source unique que serait le chercheur, ou comme celle de s’employer à la « mise en forme » d’une « matière » dénuée de toute qualité expressive. Il s’agit plutôt de construire des conditions sociales et techniques permettant de donner du sens à la chaîne de transformations qui opèrent les multiples métamorphoses des textes de recherche contemporains, en dialogue avec les trajectoires épistémologiques, méthodologiques et politiques des démarches de recherche elles-mêmes. Dans ce contexte, les pratiques de design pourraient s’attacher à travailler ces métamorphoses en les considérant comme l’occasion d’une variété de jeux de traduction, dont chacune des itérations devrait être l’expression d’un authentique acte d’écriture porteur de sens d’un point de vue épistémologique, méthodologique et politique. 
Ainsi, en alternative à une mobilisation du design dans les collectifs de recherche comme une activité de présentation de contenus, il deviendrait alors pensable de travailler à développer le design des publications de recherche dans le sens d’une contribution à ce que l’on pourrait qualifier comme une poétique de la métamorphose documentaire, c’est-à-dire une pratique attentive aux qualités incidentes qui se déploient dans le faire – soit la poiêsis – de chacune des transformations du texte de recherche contemporain et des multiples situations de provocation de sens dont elles sont l’occasion. Une poétique de la métamorphose documentaire aurait alors pour effet possible de questionner les rôles bien établis des différents acteurs humains – chercheurs, éditeurs, ingénieurs, typographes, lecteurs, etc. – et non-humains – formats de données, protocoles, et autres infrastructures – qui se jouent dans chacune des transactions qui produisent les documents-publications contemporains. Les formats de données ne seraient plus alors seulement l’enjeu de la communication optimale d’un « contenu » préalablement établi, mais seraient également l’occasion d’un jeu inventif et interprétatif avec les multiples médiations qui connectent la pratique de l’écriture, les pratiques de recherche et leurs publics.
En ce sens, après avoir regardé l’influence des formats techniques de la publication sur les pratiques d’écriture à travers les divers registres de performativité transactionnelle qu’impliquent les reformulations nomades des textes sous le régime de l’éditorialisation, il faut rappeler le caractère non-déterministe de ces mêmes formats : ils peuvent être convertis, échantillonnés, hybridés. S’ils permettent de faire persister une « donnée » à travers une multitude de transformations numériques, ils sont aussi l’instrument de la mise en jeu des textes dans le dialogue avec des pratiques diverses. En dialogue avec les tendances techniques de ces technologies, leur appropriation par les chercheurs est ainsi le lieu d’autres formes de traductions et de conversions, qui articulent cette fois-ci non plus l’écriture et l’édition, mais l’écriture et les pratiques de recherche.
Les pratiques d’écriture des chercheurs contribuent elles aussi à former des collectifs par la négociation de conventions relatives aux manières de communiquer et de mobiliser leur travail d’investigation dans l’écriture pour la publication. L’étude de cette dimension devrait permettre de se départir un peu plus encore d’un cadre d’analyse qui décrirait les chercheurs comme les sujets d’une série de déterminations dont ils n’auraient d’autres alternatives que de les subir ou de s’en émanciper. La suite de ce texte s’attache donc à interroger des situations d’expérimentation dans lesquelles la constitution des « données » de la recherche se confronte aux « données » de l’écriture ici étudiées, selon une logique d’articulation qui peut stabiliser des configurations sociales et épistémologiques inédites, mais aussi s’avérer génératrice de perturbations et de décalages. Le chapitre suivant vise en ce sens à qualifier comment l’articulation entre les pratiques d’écriture et les pratiques d’enquête dialoguent avec la formation des collectifs de recherche contemporains.

Notes

  1. 1
     Traduction : « Ce que vous voyez est ce que vous obtenez »
  2. 2
     Citation originale : « We had a demo showing how we could display a memo with nice fonts, and specifically the Xerox logo in its specific Xerox font, on screen, and then send it through the Ethernet and print it out on the laser printer. So we printed what we had created on the screen onto transparent slide stock. Part of the demo was to push the button to print and then we held the printed version up, in front of the screen, so you could see through the transparent stock that the two were identical. Actually they werenʼt exactly identical, but they were close enough. »
  3. 3
     Dans la continuité du chapitre 1, je reprends ainsi la notion de modèle dans le sens proposé par Michael Bhaskar, à savoir un ensemble « d’extrapolations abstraites, que nous utilisons pour guider nos actions » (Bhaskar, 2013, p. 87).
  4. 4
     Des exemples anodins de cette relation peuvent se retrouver dans la vie universitaire quotidienne, comme le fait qu’une édition préfigure une certaine longueur de texte, qu’elle puisse être envisagée en polychromie ou en noir et blanc, qu’elle prévoie la création d’un index, etc. Un exemple plus spécifique peut aussi être trouvé dans des chaînes éditoriales contemporaines telles que celles qui reposent sur la technologie d’édition électronique Lodel (Centre pour l’Édition Électronique Ouverte, 2002), qui permet auteurs et les éditeurs d’agir à travers un document Word ou LibreOffice, tout en leur demandant de respecter des feuilles de styles strictes pour que le document soit accepté dans le logiciel pour ensuite être transformé selon une diversité de formats.
  5. 5
     Étude en ligne conduite du 10 Mai 2015 au 10 Février 2016 par Bianca Kramer et Jeroen Bosman, Université d’Utretch. Le questionnaire, traduit en 6 langues, avait pour objectif de dessiner le paysage logiciel des pratiques de communication scientifique à travers le monde et les disciplines. On se concentre ici sur la question relative aux outils d’écriture des contributions utilisés par les chercheurs universitaires. Plus d’informations sur le contexte de l’étude et la méthodologie : https://101innovations.wordpress.com/.
  6. 6
     Interprétation réalisée à partir du jeu de donnée ouvert de l’étude. Réponse à la question « Quel outil/sites utilisez-vous pour écrire/préparer votre manuscrit ». Outre un champ de réponse libre, les réponses proposées étaient : « Word », « Google Drive/docs », « Authorea », « LaTeX », « Scrivener », « Overleaf », et « Scalar ». Pour accéder aux données secondaires calculées à partir des données de l’étude, voir : https://github.com/robindemourat/101innovation-writing-analysis.
  7. 7
     J’utilise ici cette expression pour désigner les pratiques scientifiques qui s’inscrivent dans des modèles (ou « paradigmes ») acceptés par la majorité de la communauté de recherche des SHS, par analogie avec la notion de « science normale » proposée par le philosophe des sciences Thomas Kuhn (Kuhn, 1962/2008).
  8. 8
     Traduction : « Créer une fois, publier partout ». L’expression se voit popularisée dans les années 2000 par la station de radio américaine NPR pour définir sa stratégie de production et de diffusion de contenus sur une diversité de support (Brand, 2011)
  9. 9
     Traduction : « ce que vous voyez est ce que vous voulez signifier ».
  10. 10
     Citation originale : « drawing our analytic attention to the ways in which technologies materialize cultural imaginaries, just as imaginaries narrate the significance of technical artefacts. Configuration in this sense is a device for studying technologies with particular attention to the imaginaries and materialities that they join together »
  11. 11
     Le rapport de cet auteur à la matérialité et à l’écriture est détaillé dans le chapitre 4.
  12. 12
     « Ces traces [d’ouvrages passés désignés uniquement par le nom de leurs auteurs] sont des indices du parcours ultérieur des textes. Ils s’effacent derrière le thème que, rétrospectivement, ils ont contribué à construire. Le nom de l’auteur suffit à désigner un apport différentiel, exprimé en termes de gains – ou d’avancées – et de limites, en fonction de ce que le devenir ultérieur institue comme norme. Un texte déterminé n’est plus alors qu’une étiquette, rappelée dans une bibliographie ou une note – quand il n’est pas purement et simplement passé sous silence – ou déplié à titre d’illustration du thème. » (Berthelot, 2003b, p. 27).
  13. 13
     « Ainsi, par une sorte de décantation, les éléments cognitifs les plus significatifs (programmes, résultats, formules, expériences…) sont incorporés à la science en acte dont ils deviennent les constituants anonymes. » (Berthelot, 2003b, p. 28).
  14. 14
     Voir l’introduction générale et (Ludovico, 2016).
  15. 15
    Ils permettent par exemple à un texte donné d’être situé à la fois dans le silicium d’un disque dur et à la surface d’un écran d’ordinateur.
  16. 16
     Citation originale : « Although not immaterial, the digital is constituted through a complex series of abstraction layers which actually do enable programmers to work and code in an abstract machine disconnected in a logical sense from the materiality of the underlying silicon. »
  17. 17
     « Dans la mise en forme dynamique des contenus, l’objectivité du contenu, autrement dit le fait que l’on sait avoir le ‹ même › contenu en face de soi malgré les différences de mises en forme, devient impossible à constituer. » (Bachimont & Crozat, 2004, p. 96).
  18. 18
     Voir le chapitre 1.
  19. 19
    On peut penser notamment à la technologie ePub, qui jusqu’à sa troisième version, déléguait quasiment entièrement les modalités d’affichage des textes aux appareils de lecture de type liseuse.
  20. 20
     Traduction : « La forme effectue le sens ».
  21. 21
    Citation originale : « Without formal scaffolding, writing would not function. A genealogical chart that lacked the means to track bloodlines or distinguish one generation from another would hardly perform its basic functions – to secure claims to property, identity, or power. […] These relations are not merely expressed in its form, they are made in its format. »
  22. 22
     Citation originale : « I’m suggesting that the specific properties of evident and obvious graphical elements, though frequently unnoticed, make an important contribution to the production of semantic meaning – that the expressivity of these <inflections › is more than superficial, and can and should be understood as integral to textuality. »
  23. 23
     Citation originale : « In this view of materiality, it is not merely an inert collection of physical properties but a dynamic quality that emerges from the interplay between the text as a physical artifact, its conceptual content, and the interpretive activities of readers and writers. Materiality thus cannot be specified in advance; rather, it occupies a borderland —- or better, performs as connective tissue—joining the physical and mental, the artifact and the user. »
  24. 24
     Dans le vocabulaire de cette recherche, on peut dire que Drucker se réfère ici au format en tant que format-produit, c’est-à-dire ensemble de caractéristiques physiques spécifiques.
  25. 25
     Citation originale : « Such structuring can be considered performative because the format enacts value production, it does not represent it, but allows it to be carried, performed. »
  26. 26
    « Performative materiality suggests that what something is has to be understood in terms of what it does, how it works within machinic, systemic, and cultural domains. » (Johanna Drucker, 2013b).
  27. 27
     Si tant est qu’on réduise la question ontologique à celle de la définition d’un être-en-tant-qu’être. Voir le chapitre 4 pour un approfondissement de cette question.
  28. 28
    Citation originale : « No text is « transferred » wholesale, like a bucket of coal being moved along a conveyor. The text of a book is not ingested by a sequential processing of its ascii string or by literal reading of each item on a page and each page in turn. Nor is a web page. Every person produces a work as an individual experience, according to their disposition and capacity. […] The concept of performative materiality has a double meaning here. In the first sense, on which I have been concentrating, materiality is understood to produce meaning as a performance, just as any other « text » is constituted through a reading. That notion is fundamental to humanistic approaches to interpretation as situated, partial, non–repeatable. In the second sense, performative materiality suggests an approach to design in which use registers in the substrate and structure so that the content model and its expressions evolve. The « structure of knowledge » becomes a « scheme of knowing » that inscribes use as well as provoking it. The idea of a user-consumer is replaced by a maker-producer, a performer, whose performance changes the game. »
  29. 29
    Le chercheur en SIC Marc Jajah a par ailleurs pointé les inspirations communes entre ces deux champs (Jahjah, 2016)
  30. 30
     Citation originale : « The history of literacy is full of instances of technologies of writing taking themselves without consent from structures aimed at containing them – technologies which at the same time as they open things up instantiate new norms and demands, from reading the bible to completing tax statements. »
  31. 31
    Citation originale : « our instruments of composition, be they a Remington or a Macintosh, all serve to focalize and amplify our imagination of what writing is. »
  32. 32
    Voir également des approches similaires autour du logiciel de préparation de diapositives Powerpoint (Frommer, 2010), ou de logiciels d’écriture d’images tels que Photoshop (Masure, 2016).
  33. 33
    Voir par exemple cet extrait : « Is Manovichʼs view on the world a modernist one ? I think so. His is a modernist lens in the sense that he returns again and again to the formal essence of the medium, the techniques and characteristics of the technology, and then uses these qualities to talk about the new (even if he ends up revealing that it is not as new as we thought it was). » (Galloway, 2012, p. 3).
  34. 34
     C’est là sa critique la plus fondamentale des propositions de Lev Manovich, ancrées notamment dans une hypothèse de généalogie entre cinéma et médias numériques.
  35. 35
     Citation originale : « the computer is not an object, or a creator of objects, it is a process or active threshold mediating between two states. » (Galloway, 2012, p. 23).
  36. 36
     En informatique, un middleware est un logiciel qui permet la mise en relation de deux autres logiciels. En tant que médiateur, il permet par exemple de faire communiquer deux programmes opérant sur des réseaux différents ou selon des systèmes d’exploitation étrangers. Les middlewares sont utilisés de manière interne et externe dans beaucoup de dispositifs informatiques : systèmes de gestion des données, services dʼapplications et de messagerie, authentification, etc.
  37. 37
     Citation originale : « The notion of middleware should be taken to encompass the temporal entangledness of different layers, perspectives and use patterns that make up intellectual and material programs. Intellectual middleware does not describe a static situation, but rather a changing set of protocols, conventions and assumptions. » (Johanna Drucker & Svensson, 2016, p. §21).
  38. 38
     Citation originale : « our discussion of middleware will focus on platforms, data structures, formats, and ontologies that have quickly conventionalized and thus naturalized our ways of thinking about creative and intellectual production in the digital humanities. »
  39. 39
     Citation originale : « If middleware tends to disappear, it is not because it is transparent, but because it sits in an in-between space, between content and consumption as a black box of procedures and organizational operations invisible to view. »
  40. 40
     Citation originale : « They are, in essence, contingently configured in the dynamic flux of multiple co-dependencies in ways print artifacts only hint at. »
  41. 41
     Citation originale : « A conditional document is not a speculative one, not imaginative or imagined, but is produced by protocols and processes that use structured conditions as a way to run, operate, select information, and display it. »
  42. 42
    La chercheure Julie Blanc a construit à ce propos une frise chronologique de l’histoire de l’édition numérique qui permet de réunir ces diverses dimensions en une unique vue d’ensemble (J. Blanc & Haute, 2018b).
  43. 43
     Je m’inscris là aussi dans la continuité de l’hypothèse de Jonathan Sterne : « Si le but d’une technologie est d’allier efficacité communicationnelle et expérience esthétique, alors la forme technique et sensorielle du contenu technologique est aussi importante que le média lui-même. » (Sterne, 2012/2018, p. 23).
  44. 44
    La Couche d’Abstraction Matérielle désigne par exemple le type de programme qui interface des programmes relatifs au fonctionnement électronique et physique des équipements avec des applications de plus haut niveau. Dans la sous-discipline informatique des systèmes de communication, le modèle Open Systems Interconnections (OSI), adopté par la quasi-totalité des dispositifs de communication contemporains tels qu’Internet, propose d’envisager la communication comme une série de couches qui vont de la physicalité des câbles jusqu’aux applications.
  45. 45
     « À partir des formats structurant le code, les applications proposent des fonctionnalités et permettent certains possibles tout en en interdisant d’autres. » (Bouchardon, Cailleau, Crozat, Bachimont, & Thibaud, 2012, p. 30).
  46. 46
     Sterne analyse en détail le déroulement et les modalités des séances de « tests d’écoute » utilisés pour nourrir les choix d’encodage à l’œuvre dans la genèse du format mp3, et la dimension de « représentation » qu’ils recèlent, dans le choix des auditeurs-testeurs tout autant que des matériaux d’écoute. Il démontre alors, en-deçà de pré-déterminations évidentes comme celles des styles de musiques choisies qui ont été prises en compte dans la composition des tests, que ces derniers se voient modelés en fonction d’un « style d’enregistrement réaliste » qui consiste à garder les sons réverbérés dans le studio au moment de la prise de son et correspond à la tendance esthétique de l’époque à laquelle il a été développé.
  47. 47
     Par exemple, le modèle de données d’un article scientifique conventionnel pourrait consister à définir qu’il est composé d’un titre, d’un résumé en français et en anglais, d’un corpus de références bibliographiques, d’un auteur, etc. 
  48. 48
     Citation originale : « Digital metatexts are not merely commentaries on a set of texts. In many cases they contain protocols that enable dynamic procedures of analysis, search, and selection, as well as display. Even more importantly, metatexts express models of the field of knowledge in which they operate. »
  49. 49
     « Through the combined force of its descriptive and performative powers, a digital metatext embodies and reinforces assumptions about the nature of knowledge in a particular field. But the metatext is only as good as the model of knowledge it encodes. »
  50. 50
     « The model is abstract, schematic, ideological, and historical through and through, as well as discipline-bound and highly specific in its form and constraints. Different types of models have their origins in specific fields and cultural locations. All carry those origins with them as an encoded set of relations that structure the knowledge in the model. Model and knowledge representation are not the same, but the morphology of the model is semantic, not just syntactic. »
  51. 51
     À ce titre, la relation du World Wide Web Consortium, organisme en charge de la normalisation des normes du web, aux acteurs majeurs du web tels que les entreprises Google ou Microsoft est un cas édifiant. Qu’il s’agisse des modalités de composition des collectifs de normalisation en vue de l’inscriptions de verrous numériques (DRM) dans les futures normes du web (Fontaine, 2013), ou la délégation totale par le W3C de l’élaboration des normes HTML aux éditeurs des navigateurs web (Cimpanu, 2019), la relation contemporaine entre acteurs économiques et acteurs de normalisation est complexe et instable.
  52. 52
     Sterne mobilise en ce sens à l’analyse de l’infrastructure effectuée par Geoffrey C. Bowker et Susan Leigh Star (Bowker & Star, 1999/2000, p. 35).
  53. 53
     Ce modèle consiste à représenter des relations entre une série d’objets via une série de tables à deux dimensions interconnectées entre elles.
  54. 54
     Système de gestion de contenus.
  55. 55
    La dimension « formalisante » de la mise en œuvre des formats de caractère a conduit certains chercheurs à critiquer le caractère essentialisant de son histoire vis-à-vis du fonctionnement des signes typographiques dans certains langages (Moro, 2003). Elle reste cependant maintenant une forme stabilisée et institutionnalisée.
  56. 56
     « On pourrait comparer le rapport entre caractère et glyphe à celui entre signifié et signifiant en linguistique. […] Mais les choses sont un peu plus complexes: il y a des caractères sans glyphe, il y a des glyphes qui peuvent correspondre à plusieurs caractères différents selon le contexte, des glyphes qui correspondent à plusieurs caractères simultanément avec une certaine pondération, et on en passe … » (Haralambous, 2004).
  57. 57
     Plus récemment encore, l’émergence des « fontes variables » via la spécification OpenType permet de soumettre l’affichage d’une fonte à une série de paramètres permettant de faire varier son dessin en temps réel à l’écran. Cette évolution représente une étape supplémentaire dans ce processus de mathématisation (McKaughan, Jacobs, & Constable, 2016).
  58. 58
     Le documentaire Graphic Means retrace l’histoire de cette transition dans les métiers du design graphique et de l’édition (Levit, 2018).
  59. 59
     Citation originale : « a universal way to communicate documents across a wide variety of machine configurations, operating systems and communication networks »
  60. 60
     À date de 2007, plus de 600 logiciels proposaient des exports PDF selon (Fanning, 2007).
  61. 61
    Techniquement, un fichier au format PDF est constitué selon le format de données Carousel Object System – Carousel était le nom du premier prototype de logiciel d’édition du format PDF, ancêtre d’Acrobat. Ce dernier consiste en une série de caractères alphanumériques ASCII intercalés avec des données binaires. Le format COS prend en charge un grand nombre de types de « données » possibles pour constituer un document, et présente, pour ses parties textuelles, une syntaxe assez facile à analyser et à taper à la main. Il présente par ailleurs un système d’indexation permettant d’intégrer et de réutiliser une grande variété d’objets médiatiques (images, vidéos, modèles 3D, polices de caractères) compressés et représentés sous une forme binaire dans le flux de caractères du fichier. Un fichier PDF ne peut ainsi être modifié qu’à la marge, étant donné qu’une partie des informations qu’il contient est directement constituée de séquences binaires illisibles pour un humain. S’il peut partiellement être lu et écrit avec n’importe quel éditeur de texte brut, il demande ainsi des logiciels de lecture et d’écriture spécialisés pour être manipulé dans toute sa richesse et sa complexité. Le format semble ainsi conçu avant tout pour favoriser l’immutabilité des documents une fois leur production initiale effectuée.
  62. 62
     Citation originale : « By separating the software used to create and (especially) modify pdfs from the software used merely to open and read them, it is as if Adobe reimagined the monopoly lost by printers in the nineteenth century and then effectively reinstalled it in miniature within the everyday channels of business communication. »
  63. 63
     « PDFs are digitally processural entities and so in some sense break the mold of earlier, analog forms. » (Gitelman, 2014, p. 116).
  64. 64
     Citation originale : « As Adobe explained the situation more recently, a « PDF represents not only the data contained in the document but also the exact form the document took. » Putting it this way suggests that form and content are all too separable, even as keeping them together is being praised. It implies that representation (of data) and exactness (of form) are both straightforward projects. (We’re back to something very like pipes and triangles.) In promotional formulations such as these, Adobe strategically overlooks the ontological complexity of electronic objects in general and electronic texts in particular. »
  65. 65
     « Son journal de travail du 5 mai 1977 comporte ainsi deux entrées : ‹ Lisez sur le système de composition des Bell Labs ›, et ‹ La conception majeure de TEX a commencé ›[6, p.482] » (Poppeliera & Fredrikssonb, 2001).
  66. 66
    Une instruction se reconnaît généralement par l’enchaînement d’une barre oblique inverse, suivie d’un mot-clé décrivant le type d’instruction à appliquer, et enfin d’un texte entre accolades qui définit la portion de texte à soumettre à cette instruction.
  67. 67
     Citation originale : « LaTeX is not a word processor! Instead, LaTeX encourages authors not to worry too much about the appearance of their documents but to concentrate on getting the right content. »
  68. 68
     Citation originale : « As far as I can tell, they choose LaTeX for the opposite reason to the stereotypical one about focusing on content and forgetting about design. For example, one argues that ‘The computer should allow an ordinary writer to produce a polished typeset page, but Word makes this extremely difficult to achieve.’ (Goldstone n.d., para. 7) This reverses the above-quoted arguments for writing in LaTeX: that is, such authors use LaTeX (or variants thereof) because they do not believe ‘that it is better to leave document design to document designers’: in fact, they are using it precisely because they want to have a go at being designers (which is in turn because they ‘worry… about the appearance of their documents’). »
  69. 69
     L’invention des techniques de balisage descriptif, à ce titre, est l’agent d’un retournement paradoxal de la relation entre « balisage » et « mise en page » dans les pratiques de composition graphique des textes. En effet, jusqu’à l’avènement de l’informatique personnelle, le markup était une pratique relevant des métiers de l’édition et du design graphique qui consistait à annoter des épreuves d’impression au moyen d’instructions de réglage typographique (ou « spécifications ») pour les professionnels en charge de la composition des documents (Levit, 2018). C’est la finalité inverse – décrire la « structure » du « contenu » du texte – qui est poursuivie par la pratique du balisage instituée par SGML.
  70. 70
     Voir l’outil Roma : https://roma2.tei-c.org/.
  71. 71
  72. 72
  73. 73
     Microsoft Word adopte XML pour l’encodage de ses fichiers.docx à partir de 2007 grâce au format OpenOffice XML, et son équivalent libre OpenDocument se présente également sous la forme d’une archive contenant une collection de trois fichiers XML (International Organization for Standardization, 2015).
  74. 74
    L’exemple du site historique Zen Garden (Shea, 2004), destiné à faire la démonstration de la capacité du langage CSS à présenter le même contenu selon des modalités graphiques très différentes, montre bien ces évolutions.
  75. 75
     Cette pratique est appelée responsive design ou design adaptatif.
  76. 76
    Un exemple anecdotique de cette transformation est le remplacement progressif, dans la spécification de HTML, des balises <b ›(diminutif pour bold) et <i ›(diminutif pour italic) qui se rapportaient respectivement à des objets en gras ou en italique, par les balises <strong ›(fort) et <em ›(emphase), qui sont en général interprétées selon le même code graphique par les navigateurs, mais sont reformulées selon une logique qui se réfère à une intention d’écriture sémantique plutôt qu’à un résultat graphique.
  77. 77
     Une exception notable à cet état de fait est la technologie Editoria, développée depuis 2016 par la Collaborative Knowledge Foundation, qui utilise directement HTML comme un format pivot (Collaborative Knowledge foundation, 2016).
  78. 78
     Ainsi par exemple, le projet Periodo se présente comme une base de nanopublications permettant de désigner des périodes géo-spatiales dans les travaux d’histoire et d’archéologie. Il agrège une série de sources (documents institutionnels, publications scientifiques) et leurs diverses assertions de périodisation (Golden & Shaw, 2016). Voir également une vue d’ensemble de ce phénomène proposée par Claire Clivaz (Verheyden, 2011, p. 50).
  79. 79
    Ainsi que l’a fait remarquer le chercheur Antoine Fauchié, ces premières interfaces d’écriture en ligne – dont la technologie la plus emblématique est le moteur de blog Wordpress – sont problématiques d’un point de vue technique car elles produisent du code HTML de mauvaise qualité et ne permettent par ailleurs que de définir partiellement la forme des textes produits selon cette technique (Fauchié, 2017)
  80. 80
     Voir une liste exhaustive sur la page wikipedia dédiée à ce type de langages : https://en.wikipedia.org/wiki/Lightweight_markup_language.
  81. 81
     Il permet cependant de pallier à cette limitation de structuration à un niveau supérieur, via l’intégration de fichiers markdown dans une arborescence de dossiers par exemple (Fauchié, 2017). Le chapitre 5 présente le récit d’expériences de conception aux prises avec ces contraintes et leur contournement.
  82. 82
    Au tournant des années 2010, au vu du succès du format auprès des concepteurs d’outils en ligne, se créée un consortium d’industriels et d’ingénieurs qui tentent de le transformer en un standard partagé, intitulé commonmark. Cette tentative est un relatif échec dans la mesure où le standard n’a à ce jour pas réussi à imposer une pratique unitaire de la syntaxe de base de Markdown.
  83. 83
     Voir par exemple des environnements tels que Rstudio (https://rstudio.com/), Jupyter (https://jupyter.org/), Observable (https://observablehq.com/), ou Idyll (Conlen & Heer, 2018).
  84. 84
     Le passage de LaTeX à markdown, par exemple, occasionne un grand nombre de pertes pour des documents un tant soit peu élaborés (indications typographiques, figures, structuration, etc.).
  85. 85
     La thèse en préparation d’Antoine Fauchié, s’intéressant notamment à une variété de « fabriques de publication » contemporaines (Fauchié, 2020), porte précisément sur ce type de questions. Par ailleurs, indépendamment du cadre de ce chapitre, c’est la dimension collectiveitérative et multimodale de l’écriture de recherche et sa relation à l’organisation du travail éditorial qui est en jeu ici : elle est abordée dans le chapitre 3. Le chapitre 5 relate enfin plusieurs expérimentations de fabrication au contact avec de tels principes.
  86. 86
     Citation originale : « That the descriptive markup approach had so many advantages, and so many different kinds of advantages, seemed to some people to suggest that it was not simply a handy way of working with text, but that it was rather in some sense deeply, profoundly, correct, that « descriptive markup is not just the best approach … it is the best imaginable approach. »
  87. 87
     Le langage permet en réalité de décrire de telles relations, via l’usage de définitions ou la répétition de certaines informations dans l’arbre de description des données. Ces usages et tactiques de contournement du langage provoquent rapidement une importante complexité et des problèmes de redondance dans les documents, ainsi que l’a fait noté Allen Renear (A. H. Renear, Mylonas, & Durand, 1993).
  88. 88
     Le tout premier document des « principes de conception » de la TEI contenait ainsi un titre révélateur d’une telle association : « Why Markup Is Necessary at All (A brief discussion about functions of descriptive markup, why it is not presentational, etc.) » (« Design principles for text encoding », 1990).
  89. 89
    L’anecdote qu’est l’histoire de l’acronyme GML – d’abord construit à partir des patronymes de ses créateurs puis « re-conceptualisé » comme General Markup Language – montre bien comment un projet évolue depuis une expérimentation vers une norme dont l’histoire se voit progressivement « lissée » et facilement re-décrite selon une perspective téléologique.
  90. 90
    Citation originale : « The IT emphasis I refer to appears most concretely in what might be called (in Lyotard’s terms for contemporary sublime) the ‹ unpresentable › spot on a Web page where content pours through a so-called ‹ data island › in the interface code from transcendental sources in the background –- whether databases or XML documents. »
  91. 91
    Citation originale : « Now we can name what I called the emphasis or hot spot in current IT development that data islands emblematize. This is the emphasis on the technology of ‹ extracting › content from presentation. Or, rather, the term ‹ technology ›–along with its whole complement of undecidably objective/social complements (‹ technique, › ‹ procedure, › ‹ protocol, › ‹ routine, › ‹ practice, › etc.)–is too narrow. What we are really talking about is an ideology of strict division between content and presentation: the very religion, as it were, of both text-encoding and databases. According to the religion, true content abides in a transcendental noumen so completely structured and described that it is in and of itself inutterable. »
  92. 92
    Citation originale : « The thesis is that the contemporary logic of data extraction dates back to early industrialism in the mold of John Hall and Frederick Winslow Taylor. As Piez has taught me, Hallʼs ‹ interchangeable part › manufacturing process of the 1820s and ʼ30s (in his Harperʼs Ferry Rifle Works) was the predecessor to the logic of separating content from presentation that ultimately triggered–not so much databases and XML–as the exact social and economic need for databases and XML. »
  93. 93
    Citation originale : « Let us be clear, in other words: the separation of content from presentation now being mandated by business-oriented information technology is a euphemism. From a historical perspective, ‹ knowledge › (the great ‹ content › of postindustrial business) is being extracted from what ‹ presentation › really means: labor. »
  94. 94
    L’hylémorphisme est la théorie aristotélicienne selon laquelle les corps résultent de deux principes complémentaires et distincts : la matière (hylè – ὕλη) et la forme (morphè – μορφή).
  95. 95
     Le travail doctoral en ergonomie de Julie Blanc, en cours de préparation, travaille en ce sens à une meilleure prise en compte des pratiques de composition dans les processus éditoriaux contemporains (J. Blanc, à paraître).
  • Le vacillement des formats - Chapitre 2. Modèles et performances du ...
Chargement