Avant-propos
Le présent travail est multimodal. Tout d’abord, il mobilise les matériaux rencontrés durant la recherche doctorale selon une diversité de formats de publication qui le font exister à travers plusieurs éditions web et paginées, accessibles à lʼadresse http://www.these.robindemourat.com.
Par ailleurs, l’édition que vous lisez est à la fois le fruit d’un processus expérimental de génération automatisée1 , et d’un long et lent travail mêlant pratiques de design, de développement informatique et d’écriture. En effet, chacune des éditions de cette thèse a été écrite et fabriquée avec les logiciels libres développés dans le cadre de cette recherche. Ainsi du logiciel Dicto, du logiciel Ovide.
Je vous invite à ouvrir ces logiciels sur lʼun de vos appareils numériques et, au détour dʼun onglet, à ponctuer votre lecture de quelques expérimentations dʼécriture avec vos propres matériaux de recherche. Le cheminement de la fabrication de ces logiciels est indissociable de celui de l’écriture du présent document, aussi serait-il judicieux que leur fréquentation soit associée à la lecture de ce texte.
Le cheminement qui a mené à la thèse que vous allez lire a commencé en 2011 dans le cadre d’un autre avant-propos, écrit à l’occasion d’un mémoire de diplôme de fin d’études en design de produits présenté à l’école Boulle. Celui-ci, portant sur les lectures étudiantes et les méthodologies de travail intellectuel des lycéens, commençait par l’interrogation suivante : « et si le design pouvait s’appliquer à l’acte même de penser ? » (de Mourat Robin, 2011). La question était certainement trop vaste et imprécise, et par ailleurs maladroite – je n’utiliserais aujourd’hui ni le verbe « penser », trop désincarné pour pouvoir rendre compte de la myriade de gestes et de situations associées aux pratiques savantes qui sont ici au centre de mon attention, ni le verbe « appliquer » pour définir comment j’entends faire du design une mise en relation entre les diverses dimensions qu’impliquent des pratiques de fabrication pour les démarches de recherche.
Pendant les nombreuses années qui séparent le présent texte de ses lointaines prémices, j’ai essayé de m’équiper intellectuellement, plastiquement, techniquement, afin de pouvoir éprouver cette question plus intimement qu’alors. Je l’ai fait avec l’attitude qui correspond à ma formation initiale – celle d’un designer – tout en me voyant conduit à effectuer divers décentrements plus ou moins volontaires durant le temps du doctorat ; j’ai été traité et ai donc agi, durant le temps de cette recherche : comme un ethnographe, comme un ergonome, comme un vidéaste, comme un graphiste, comme un ingénieur… l’aventure du doctorat conduisant parfois bien loin des nécessités de la thèse ! Les détours, les égarements et les impasses furent nombreux et la route sinueuse, comme en témoigne la durée de la recherche et l’évolution de mon sujet dès les premiers mois de recherche, depuis une étude portant sur « le remix comme pratique critique dans un monde de données » vers une enquête investissant les enjeux de design relatifs aux pratiques de publication de recherche en Sciences Humaines et Sociales. Si cette thèse touche des questionnements proches du projet initialement déposé en termes méthodologiques et épistémologiques, elle se voit ancrée dans un environnement d’étude plus précis, et mieux défini qu’alors. Vis-à-vis du projet initial, la méthodologie du remix s’est muée en une trajectoire fondée sur des pratiques de reconstitution et de dérivation, à même de couvrir un plus large spectre d’opérations intellectuelles pour contribuer à ma démarche d’enquête, alors que les « pratiques critiques » désignées lors du dépôt du sujet de thèse se sont vues localisées dans le dense paysage des pratiques de publication des chercheurs en Sciences Humaines et Sociales, investies d’une riche diversité de points de vue disciplinaires et marquée par une actualité intense.
Le texte ici présenté découle d’une diversité d’expériences ayant eu lieu dans deux milieux distincts mais liés par de multiples échanges : d’une part celui du groupe Méthodes et Outils Numériques pour la Recherche en Arts, Design et Esthétique (MONADE) de l’Université Rennes 2 (Thély, 2013), auquel j’ai participé via une série dʼévénements dédiés à questionner le rôle de l’esthétique et des pratiques de création dans l’outillage conceptuel et matériel des collectifs de recherche en Sciences Humaines et Sociales (SHS) ; d’autre part celui du médialab de Sciences Po, laboratoire interdisciplinaire de recherche universitaire porté sur l’expérimentation de méthodes inventives en sciences sociales, et animé par un collectif composite constitué notamment de chercheurs en sciences sociales, d’ingénieurs informatiques, et de designers.
Sur ce « terrain », j’ai pu conduire une expérience d’un genre nouveau pour moi en m’insérant dans la dynamique du projet de publication et de recherche en philosophie Enquête sur les Modes d’Existence, qui s’est avéré central pour l’ensemble de ma recherche et de mes investigations ultérieures. Dans cette expérience, la distinction entre collaboration et observation s’est vue très rapidement troublée puis estompée par l’intrication de mes activités de fabrication et d’équipement avec les discussions en cours dans le laboratoire, rendant peu pertinente la recherche d’une « distance critique », délaissée au bénéfice d’une forme de connaissance située et intime des objets, des enjeux et des acteurs de cette recherche. Le médialab de Sciences Po a été un environnement dynamique et en évolution continue, dans lequel j’ai été amené à jouer plusieurs rôles au fil des années et des expériences. Malgré la diversité de ces rôles et expériences, il a été clairement établi dès le début que les apports de cette relation devraient s’inscrire dans une logique de contribution et d’enseignement réciproque, notamment sur la place des concepteurs dans un tel contexte. En ce sens j’ai été rapidement impliqué dans les questionnements d’individus évoluant au sein de champs hybrides – « l’ingénierie logicielle » et « le design » s’il fallait en nommer deux – qui étaient hier davantage ancrés dans des communautés de pratique industrielle que dans des communautés de savoir académique, et sont aujourd’hui dans ce contexte précis à la jonction entre ces deux mondes. Cette thèse entend, entre autres contributions, proposer des éléments conceptuels et des situations de réflexion pour de tels questionnements.
Il faut par ailleurs faire ici deux clarifications préalables afin de qualifier la spécificité de la présente démarche de recherche en design. Premièrement, et ainsi que je le développerai dans le corps de ce texte, plutôt qu’un aller-retour entre « théories » et « pratiques », le mouvement d’enquête qui caractérise la méthode employée dans cette recherche est celui d’une série de dérivations successives qui touchent à la fois des pratiques de conception et de fabrication (dessiner, re-présenter, programmer, etc.) et des pratiques textuelles et discursives (lire, annoter, écrire, formuler). Ce mouvement, procédant par déstabilisations et de stabilisations successives, a progressivement construit l’objet et l’aire de contribution de la thèse, les questions de recherche ayant joué le rôle d’un cap à suivre davantage que celui d’un objectif atteint au moyen d’une méthodologie bien ordonnée. L’ancrage de cette recherche dans des pratiques d’expérimentation ouvertes et en dialogue intime avec une diversité de terrains a nécessairement fait évoluer le centre d’attention de la recherche, et le texte ici proposé tente de faire sens de cette série d’assemblages, de déplacements et de traductions plutôt que de chercher à la cacher ou à l’homogénéiser par un discours d’autorité.
Par ailleurs, cette thèse présente un nombre important d’expériences et de productions résultant de la pratique du design d’interface et du développement (informatique) d’artefacts numériques. Elle pourrait donc être facilement rapportable au domaine de l’Informatique Appliquée et au champ de recherche des Interactions Humains-Machines. Cependant, elle n’adopte ni les régimes de véridiction ni la finalité de tels domaines. Elle ne fait pas reposer ses arguments sur l’évaluation des dispositifs produits ou sur la formalisation de mécanismes techniques ou de méthodologies de conception aptes à être réutilisés. Elle ne cherche pas non plus à étayer les données d’un problème résoluble puis à en proposer des solutions sous la forme d’outils ou de prototypes voués à un développement industriel (dans le secteur de l’édition par exemple). Il s’agit plutôt d’une enquête empirique, dans laquelle images, documents et programmes numériques, sont mobilisés comme des annotations à même de porter l’attention des parties prenantes de ce domaine sur des dimensions de la publication qui resteraient sans cela peu visibles et non questionnées. L’ambition de cette recherche est d’inviter les pratiques de design et de fabrication numérique dans un dialogue entre pratiques matérielles et discursives qui vise à mettre en relation des enjeux qui, au premier abord, semblent étrangers les uns aux autres. Sur un plan pratique et méthodologique, il s’agit également de préciser par l’expérimentation même de cette trajectoire de recherche, les apports et les risques d’une démarche d’investigation qui utilise la conception et le développement en conjonction avec une logique d’enquête.
Enfin, le fait que cette thèse porte sur les pratiques de publication impliquait nécessairement une forme de réflexivité quant à la publication de la thèse en elle-même. Elle a été élaborée avec l’une des expérimentations effectuées dans le cadre de ce doctorat – le logiciel d’écriture, d’édition et de design Ovide. Il s’agit avant tout d’un texte séquentiel, qui se voit réécrit plusieurs fois à travers une diversité d’éditions qui en proposent différentes modalités de fréquentation. Il s’agit également d’un corpus constitué de matériaux multiples et hétérogènes reliés par un réseau hypertextuel qui peut être parcouru de manière non-séquentielle. Dans sa forme technique et typographique comme dans sa forme littéraire, la genèse de ce texte a été le fruit d’un travail continu de mise en tension entre les conventions nécessaires à la communication et l’évaluation du présent travail, et la série d’expériences qui l’ont fait croître au contact de multiples rencontres. J’ai finalement été amené, au terme d’un long cheminement, à apprivoiser les lignes de force tracées par le format thèse tout en tentant de le faire « vaciller » via mes propres expérimentations en publication. Cette écriture et ses implications conventionnelles auront été le premier lieu de mon engagement dans une enquête sur les formats, via la réalisation progressive des transformations dans les manières d’écrire qu’implique l’exigence d’un long texte structuré. En cela, ce travail de publication a participé dès ses débuts d’une forme de récursivité qui n’a pas été toujours facile à appréhender, au risque permanent d’un vertige tautologique dû à la difficulté de faire la part entre les pratiques étudiées et les pratiques mises en œuvre dans ma propre trajectoire de recherche. Le format thèse est ainsi devenu l’un des terrains de mon enquête sur les multiples formats de la publication.